Russie : « les robinets sont ouverts »

Russie : « les robinets sont ouverts »

En résumé

C’est la déclaration d’Alexeï Miller, directeur général de Gazprom, lors de l’inauguration, le 2 décembre dernier, du gazoduc Power of Siberia, qui doit livrer à la Chine 38 milliards de mètres cubes à sa pleine capacité à partir de 2025. Certes, le gaz ne représente aujourd’hui qu’environ 7 à 8 % du mix énergétique chinois, mais ce pourcentage est en hausse. Et surtout, c’est un signal géoéconomique essentiel dans un monde où les cartes sont en train d’être rebattues.

Du côté chinois, la relation gazière avec la Russie s’inscrit dans un objectif stratégique de diversification des sources d’approvisionnement, déjà mis en œuvre avec des livraisons venant du Turkménistan et de Birmanie. Le gazoduc venant du Turkménistan a été un des points d’entrée en Asie centrale pour la « nouvelle route de la soie ». Cette politique de diversification explique aussi la montée en charge des contrats de gaz naturel liquéfié (GNL) avec l’Australie, l’Indonésie ou le Qatar. Enfin, c’est encore ce principe-clé de diversification qui oriente, dans la mesure du possible, les importations pétrolières. Rappelons que la Chine, contrairement aux États-Unis, est loin de l’autonomie énergétique.

Certes, le Moyen-Orient reste la première zone de fourniture pétrolière chinoise et, d’une façon générale, les importations sont encore assez concentrées (cinq pays représentent les deux tiers du pétrole chinois importé, Arabie saoudite, Angola, Iran, Russie et Oman). Cependant, la part du Moyen-Orient dans les achats énergétiques de Pékin baisse. À l’inverse, les relations entre la Chine et l’Irak se sont développées, que ce soit pour les importations, mais aussi pour les investissements chinois en Irak. Les importations issues d’Amérique latine augmentent aussi. Et évidemment, cette nécessité de diversifier pousse les Chinois dans les bras des Russes.

Tout cela n’est pas sans impact politique dans un monde où plus rien n’est stable ! En effet, on s’attendait il y a quelques années à ce que la dépendance énergétique chinoise depuis les années quatre-vingt-dix (date à laquelle le pays devient importateur net) pousse Pékin à s’affirmer géopolitiquement au Moyen-Orient. Or, ce n’est pas aussi clair, la stratégie chinoise étant là aussi orientée vers la diversification des partenaires.

Certes, le Moyen-Orient est de plus en plus important pour la politique internationale de Pékin et c’est l’une des zones où les investissements de la « nouvelle route de la soie » s’accroissent vite sur les dernières années (bien qu’en montant global, cela reste encore une zone secondaire d’investissements). On sait depuis longtemps aussi que la relation Chine-Arabie saoudite a pris un profil « gagnant-gagnant » sur le modèle de ce que veut promouvoir Pékin comme nouvelle norme internationale. Ainsi, les entreprises de construction chinoises jouent un rôle important au Royaume, en échange de quoi, ce dernier construit des raffineries en Chine, sans que la question des droits de l’Homme ne vienne parasiter la négociation. Et cette relation n’empêche pas Pékin de travailler avec l’Iran…

L’enjeu portuaire est également marqué au Moyen-Orient, comme dans toutes les zones traversées par les investissements chinois. Ainsi, le port de Dubaï est devenu un point logistique important pour la Chine, dont plus de 200 000 ressortissants vivraient aux Émirats. Et que dire de l’Égypte, si l’on précise que les voyages du président Sissi ont été plus nombreux à Pékin qu’à Washington. Sans compter Israël, qui est tout aussi discrètement de la partie chinoise, Pékin participant à l’aménagement des ports d’Ashdod et d’Haïfa.

Mais du côté russe aussi, la question de la diversification stratégique se pose pour la politique énergétique, avec une dimension géoéconomique essentielle. Ainsi, même si le poids des exportations de Gazprom vers l’Europe marque le profil des échanges russes, le Kremlin cherche à se diversifier, car l’Europe elle-même veut diminuer sa dépendance vis-à-vis de Moscou. C’est dans cette optique que la question du Power Of Siberia est importante, dont la construction dans les temps qui avaient été annoncés est à souligner, pour un pays qui peine d’ordinaire à mener sans retards ses grands travaux d’infrastructure…

Quant à la question du GNL comme source de diversification, c’est tout aussi vrai pour les Russes, dont la moitié de la production est déjà exportée vers le Japon et la Corée. En avril dernier, le ministre de l’Énergie a déclaré que la part de marché globale dans ce secteur pourrait passer de 6 % en 2018 à près de 20 % dans quinze ans. C’est d’ailleurs cet objectif ambitieux qui a poussé le gouvernement à libéraliser partiellement les exportations en 2013, permettant à Novatek de prendre une position centrale (et sans surprise, d’être sur la liste des sanctions américaines !). Pour la Russie, le GNL apporte moins de devises au budget que les autres sources d’énergie, mais c’est une promesse de développement local pour les régions de Mourmansk, Yamal et Yakoutie. Et c’est un moyen puissant de développer les relations économiques et diplomatiques.  

Ainsi, cette inauguration marque bien plus que le début d’un échange gazier. C’est un signal de géoéconomie important, qui s’inscrit dans une politique de diversification énergétique de la Chine comme de la Russie et, plus largement encore, comme le déploiement d’une nouvelle géoéconomie de l’énergie dans la région.

 

Tania Sollogoub - Tania.sollogoub@credit-agricole-sa.fr