La bête qui guette : BEAST, le scénario risque de la BCE et ses implications

La bête qui guette : BEAST, le scénario risque de la BCE et ses implications

La bête qui guette : BEAST, le scénario risque de la BCE et ses implications

En décembre, le consensus des prévisionnistes a révisé à la hausse sa prévision de croissance du PIB de la zone euro pour 2021 : à +4,8%, il reste encore très optimiste même si le consensus baisse légèrement ses prévisions pour 2022 annonçant une croissance à +3,1%. En revanche, l'OCDE est plus prudente sur le court terme. Dans ses prévisions de décembre, elle table sur une croissance de 3,6% en 2021 et de 3,3% en 2022 qui permettrait de retrouver le niveau du PIB d'avant-crise fin 2022.

Croire en un avenir meilleur, mais baliser les risques

Face à ces scénarios plutôt favorables, un scénario bien plus effrayant nous est proposé : celui dépeint par la BCE dans sa dernière revue de stabilité financière. Ce scénario défavorable dérive d'hypothèses « extrêmes » relatives au risque d'une pandémie prolongée et à la faiblesse persistante de l'économie mondiale. Le PIB de la zone euro y connaît une croissance encore négative en 2021 et reste proche de zéro en 2022. Le niveau du PIB fin 2022 serait encore inférieur de 14% à son niveau d'avant-crise. Le chômage dans la zone euro augmenterait régulièrement pour atteindre 12% fin 2022 (7,6% en 2019). L'écart entre la moyenne pondérée des taux souverains à dix ans et l'Euribor augmenterait de 200 à 300 points de base par rapport à 2019, avec une dispersion marquée entre les pays, reflétant des préoccupations relatives à la viabilité de la dette souveraine.

Le stress macroprudentiel de la BCE

Ce scénario adverse est défini à partir d'un modèle (Banking Euro Area Stress Test model, BEAST) qui génère plusieurs milliers de scénarios alternatifs à partir de chocs macro-financiers multiples. Le scénario adverse est la moyenne d'un sous-ensemble de scénarios défavorables sélectionnés parmi la totalité des scénarios adverses. Le choix s'opère en faveur des scénarios dans lesquels l'évolution des variables traduit une histoire particulière, liée aux préoccupations de stabilité financière de la BCE. Cette approche contraste avec la méthodologie de conception de scénarios utilisée par l'Autorité bancaire européenne (EBA) et par la supervision de la BCE, qui s'appuie davantage sur le jugement des économistes pour sélectionner le degré de gravité du scénario et en calibrer les paramètres. La méthode de la BCE permet de mieux prendre en compte l'incertitude et de choisir un scénario avec une plus grande probabilité statistique.

Dans ce scénario « extrême », les pertes des banques liées au risque de crédit augmenteraient de près de 20% et leur profitabilité baisserait du fait de la diminution des revenus nets d'intérêts, reflétant le repli significatif des volumes de prêts et des coûts de financement plus élevés. Pour faire face à l'insuffisance des fonds propres et à la détérioration de la qualité des actifs, les banques restreindraient leur offre de crédit. La croissance du crédit serait négative en 2021 et en 2022. Ce choc négatif de l'offre de crédit amplifie le caractère adverse du scénario initial.

Ce scénario n'est pas présenté pour jouer à se faire peur : c'est un outil pour identifier les actions préventives à mener au moment précis où toutes les prévisions convergeraient pour décrire la proximité du point de retournement. Comment éviter que la reprise que nous dessinons ne se transforme en interlude, comme le bref moment de calme survenu entre la crise bancaire et financière de 2008 et la crise qui a suivi en 2012 ? Quelles sont, en conséquence, les actions permettant d'éviter de revivre ces enchaînements ? Quelles sont les politiques permettant de poser les fondations d'une reprise durable ?

Dosage et sevrage, les défis de demain et après-demain

La BCE estime que l'ensemble des politiques adoptées (report des taxes et cotisations, soutien direct aux agents privés, chômage partiel, moratoire et garanties publiques sur les prêts, politiques macro-prudentielles et ajustement de la forbearance) a contribué positivement à la croissance du PIB à hauteur de 3,4 points en 2020 et en 2021. Le soutien budgétaire aux revenus des ménages et des entreprises a aidé à maintenir la capacité de prêter et a réduit le risque d'instabilité financière. Les politiques macro-prudentielles ont facilité l'utilisation des mesures budgétaires, notamment des prêts garantis par l'État en dégageant des marges en capital pour couvrir le risque de crédit qui reste à la charge des banques. Elles ont aussi renforcé l'efficacité de l'assouplissement monétaire exceptionnel, en permettant le bon fonctionnement du canal du crédit. Un retrait progressif de certaines mesures de soutien est déjà intégré dans les scénarios favorables, mais un retrait total de ces mesures fin 2021 impliquerait un niveau du PIB inférieur de 2% par rapport au scénario favorable.

L'enjeu des prochaines années sera donc la planification de la sortie de ce soutien extraordinaire. Les arbitrages entre les avantages à court terme et les risques à long terme liés au maintien trop prolongé de la perfusion s'imposeront au fur et à mesure que l'efficacité des mesures décroîtra et que leur maintien conduira à une mauvaise allocation des facteurs de production avec un impact négatif sur la croissance à long terme et sur la stabilité financière. La nécessité de passer des mesures de soutien aux revenus à des mesures d'aide à la réallocation efficace des facteurs de production influencera aussi ces arbitrages et sera essentielle pour prévenir toute « zombification » des économies.

La bête qui guette : BEAST, le scénario risque de la BCE et ses implications

Le stress macroprudentiel de la BCE. Ce scénario adverse est défini à partir d'un modèle (Banking Euro Area Stress Test model, BEAST) qui génère plusieurs milliers de scénarios alternatifs à partir de chocs macro-financiers multiples. Le scénario adverse est la moyenne d'un sous-ensemble de scénarios défavorables sélectionnés parmi la totalité des scénarios adverses. Le choix s'opère en faveur des scénarios dans lesquels l'évolution des variables traduit une histoire particulière, liée aux préoccupations de stabilité financière de la BCE. Cette approche contraste avec la méthodologie de conception de scénarios utilisée par l'Autorité bancaire européenne (EBA) et par la supervision de la BCE, qui s'appuie davantage sur le jugement des économistes pour sélectionner le degré de gravité du scénario et en calibrer les paramètres. La méthode de la BCE permet de mieux prendre en compte l'incertitude et de choisir un scénario avec une plus grande probabilité statistique.

Paola MONPERRUS-VERONI, Economiste