Monde – "La longue et difficile ascension" vers la reprise prévue par le FMI

Monde – "La longue et difficile ascension" vers la reprise prévue par le FMI
  • Zone par zone, qui paie le prix le plus fort de la crise ?
  • Quels relais de croissance, quels risques ?

En résumé

Dans un monde devenu si incertain que l’exercice de prévisions s’apparenterait presque à une vente aux enchères, semblable à celles décrites par les nouveaux Prix Nobel 2020, Paul Milgrom et Robert Wilson, rarement une présentation du « WEO» (World Economic Outlook) du FMI n’avait été si attendue. Pourtant, les nouvelles communiquées par l’institution ne sont pas bonnes, et si la récession devrait être moins forte que prévu au niveau mondial (-4,4%, contre -5,2% prévus en juin dernier), la reprise sera « une longue et difficile ascension » dans la plupart des économies.

Sur les 195 pays et territoires listés, seuls 25 pourraient enregistrer de la croissance en 2020. Parmi eux, un seul pays du G20, la Chine, une seule économie avancée, Taïwan, quelques pays d’Afrique (Côte d’Ivoire, Éthiopie, Kenya, Tanzanie et d’Asie (Bangladesh, Laos, Myanmar, Vietnam). Soit des pays qui partaient de niveaux de croissance très élevés et/ou qui ont su gérer au mieux le risque sanitaire.

Enfin, le FMI alerte sur la fragilité de ces prévisions, qui restent avant tout conditionnées à la vigueur du cycle sanitaire et à la réintroduction éventuelle de nouvelles mesures de confinement strictes.

Zone par zone, qui paie le prix le plus fort de la crise ?

Après un deuxième trimestre marqué par une chute brutale de l’activité, l’été a apporté quelques signes rassurants sur la reprise économique dans la plupart des zones. Mais ce sont surtout les pays avancés qui semblent avoir tiré leur épingle du jeu, les plans de soutien étatiques (dispositifs de chômage partiel notamment) ayant permis de soutenir la consom­mation privée, principal moteur de la croissance de ces économies. Les perspectives sont plus compliquées du côté des pays émergents, à l’exception notable de la Chine. Le FMI prévoit ainsi que, fin 2021, le niveau du PIB dans les pays émergents (hors Chine) restera d’en moyenne 8,1% inférieur à celui de 2019, contre un écart négatif de 4,7% dans les économies avancées.

Les disparités vont donc s’accroître entre monde émergent et monde développé, mais aussi entre zones. L’Amérique latine et les Caraïbes paieront ainsi le plus lourd tribut, et si l’Asie émergente affiche une récession moins élevée, ce chiffre ne doit pas cacher :

1 -    Que les pays de cette zone partaient d’une trajectoire de croissance beaucoup plus dynamique, et donc que la perte de croissance reste d’un ordre de grandeur tout à fait comparable à celui des autres continents ;

2 -    Que cette zone est la seule à avoir vu sa prévision de croissance baisser entre juin et octobre, en raison notamment des très mauvaises performances des pays de l’Asean et de l’Inde, que même la taille systémique de la Chine ne peut compenser ;

3 -    Que cette crise est historique, puisque l’Asie avait enregistré une croissance positive même en 2009.

Partout dans le monde, la question du « retour à la normale » va se poser. Attention donc aux chiffres de 2021, qui risquent de faire oublier un peu trop vite ceux de 2020, et d’apparaître gonflés par des effets de base trop positifs. Le juge de paix sera alors la comparaison des PIB constants à ceux de 2019 et, à ce jeu, la plupart des pays ne devraient pas ressortir gagnants avant 2022, voire 2023 pour ceux cumulant le plus de dommages irréversibles.

Quels relais de croissance, quels risques ?

Le premier risque est bien sûr sanitaire, la corrélation entre sévérité du confinement et effet sur l’activité n’étant plus à démontrer. La réintroduction de mesures de distanciation sociale ou de confinement a un effet un impact direct sur certains secteurs, comme l’hôtellerie, les transports ou la restauration, mais aussi sur la confiance des agents et leurs arbitrages entre consommation et épargne. Cet enjeu est capital dans les pays présentant un modèle de croissance plutôt fondé sur la consommation privée (pays avancés, Amérique latine) ou dans lesquels le taux d’épargne de précaution a augmenté durant le premier semestre (pays asiatiques, dont Chine).

Le risque sanitaire conditionne également la réouverture des frontières, et donc le redémarrage des secteurs les plus sinistrés, comme le tourisme ou l’aérien, l’arrêt presque total de l’activité ayant parti­culièrement touché les pays du bassin méditerranéen, mais aussi la Thaïlande et Hong-Kong.

Autre risque pointé par le FMI : l’emploi. Les taux de chômage devraient augmenter partout, notamment dans les pays du Golfe, qui ont dû faire face au triple choc sanitaire, pétrolier et touristique, mais aussi en Amérique latine, aux États-Unis ou en Europe. Dans les pays du Golfe et les pays avancés (États-Unis notamment), la baisse de l’emploi engendre des effets de second rang – en plus de ses consé­quences habituelles sur la consommation –, pèse fortement sur les montants des transferts de fonds par les migrants (les rémittences). Des pays comme le Bengladesh, l’Égypte, le Pakistan ou les Philippines, dans lesquels la part de ces transferts dépasse les 10% du PIB sont particulièrement vulnérables.

Nous alertions la semaine dernière[1] sur la nette dégradation des finances publiques attendue cette année. Cette dernière se confirme dans les prévisions du FMI, avec une dette publique en hausse en moyenne de 20 points de PIB dans les pays avancés, et de 10 points dans les pays émergents. Pour autant, une fois de plus, la trajectoire des pays émergents inquiète plus, car les pays développés évoluent dans des environnements de liquidité beaucoup moins contraints.

L’amélioration des prévisions pour 2020 est donc une bonne nouvelle, qui cache cependant un scénario de reprise beaucoup plus graduel qu’escompté, en raison du spectre sanitaire, pas encore effacé. Dans cet environnement incertain et anxiogène, le risque principal est que les bourgeons de la reprise soient étouffés par la méfiance des agents, et que cette méfiance se traduisent par des comportements de sous-investissement et de sous-consommation durables, grippant les cercles vertueux de sortie de crise habituels (investissement/emploi/consommation). Ce scénario serait particulièrement dangereux pour les États, qui ont besoin de croissance pour réduire leur ratio d’endettement et assurer de nouvelles entrées fiscales, après les niveaux de dépense historiques consentis pour faire face à la chute de l’activité.

Commerce international : quelles perspectives ?

Une bonne nouvelle est venue du côté l’OMC, qui a publié ce mois-ci ses nouvelles prévisions sur le commerce mondial. Après des premières estimations qui situaient la baisse des échanges internationaux de marchandises entre -12 et -30% en 2020, l’institution a relevé ses prévisions à -9,2%, avant un rebond de 7,2% attendu en 2021. Comme le FMI, l’OMC anticipe donc une chute moins forte, mais aussi une reprise plus lente.

Comme pour les prévisions de croissance, l’hétéro­généité s’observe partout, entre zones et secteurs. La baisse des exportations serait ainsi plus forte en Amérique du Nord (-14,7%) et en Europe (‑11,7%) qu’en Asie (-4,5%), notamment grâce aux perfor­mances chinoises. Contrairement à 2009 et en raison de la fermeture des frontières, les services (‑23%) seraient bien plus touchés que les marchandises.

Du côté des biens, le secteur agricole est moins touché que le secteur manufacturier, à l’intérieur duquel le secteur automobile est le plus sinistré, avec une baisse de 50% des marchandises exportées, suivi par les articles de luxe (-40%), les chaussures et l’habillement. Sans surprise, les produits liés à la pandémie (médi­caments, équipements médicaux, mais aussi tissus servant à fabriquer les masques) se sont plus échan­gés, tout comme les composants électroniques, puces et semi-conducteurs, particulièrement recherchés, alors que la digitalisation des économies – liée notam­ment au travail à distance a accéléré.

La contraction du commerce international s’étant accompagnée d’une forte baisse du prix de l’énergie, les balances commerciales des pays ont eu tendance à se rééquilibrer ces derniers mois, notamment dans les pays émergents déficitaires, importateurs nets de pétrole (Inde, Indonésie, Philippine), qui ont également vu leurs importations hors énergie chuter du fait de la baisse de l’activité. Le rééquilibrage des comptes courants dans ces pays est une bonne nouvelle, car laisse espérer à court terme moins de risque de change.

Article publié le 16 octobre 2020 dans notre hebdomadaire Monde – L'actualité de la semaine

[1] Cf. hebdo du 9 octobre "FMI, comme un grand cri dans le désert"

Monde – "La longue et difficile ascension" vers la reprise prévue par le FMI

Sur les 195 pays et territoires listés, seuls 25 pourraient enregistrer de la croissance en 2020. Parmi eux, un seul pays du G20, la Chine, une seule économie avancée, Taïwan, quelques pays d'Afrique (Côte d'Ivoire, Éthiopie, Kenya, Tanzanie et d'Asie (Bangladesh, Laos, Myanmar, Vietnam). Soit des pays qui partaient de niveaux de croissance très élevés et/ou qui ont su gérer au mieux le risque sanitaire. Enfin, le FMI alerte sur la fragilité de ces prévisions, qui restent avant tout conditionnées à la vigueur du cycle sanitaire et à la réintroduction éventuelle de nouvelles mesures de confinement strictes.

Sophie WIEVIORKA, Economiste - Asie (hors Japon)