Prix négatifs : la fin du pétrole ?

Prix négatifs : la fin du pétrole ?

Prix négatifs : la fin du pétrole ?

En deux jours, la référence américaine du prix du pétrole WTI a perdu près de 56 dollars par baril le 20 avril, pour ensuite se redresser de près de 46 dollars le lendemain. Le prix est passé de 18,27 dollars le vendredi 17 avril à 8,91 le mardi 21, après avoir atteint le niveau historique de -37,63 dollars par baril. Seule la référence de prix du pétrole américain a enregistré une baisse d'une telle amplitude le 20 avril et une telle volatilité. La référence principale du négoce du pétrole en dehors des États-Unis, le Dated Brent a certes fortement baissé, mais dans une moindre mesure, et les prix sont restés positifs. Comment une telle volatilité peut-elle s'expliquer, pourquoi de tels mouvements erratiques, browniens et pourquoi le prix de référence du pétrole américain a-t-il sombré et atteint une valeur négative pour la première fois de son histoire ?
                                   
Le premier paramètre susceptible d'expliquer cette spécificité américaine tient à la complexité, aux différences de formation des prix de référence du pétrole et aux liens entre prix des futures et des indices spot. Le contrat future « near month » ou « front month », qui jusqu'au 20 avril était le contrat future pour livraison au mois de mai, sert de référence à de nombreux autres indices comme le prix spot WTI, le WTI Midland ou le Louisiana Light Sweet (LLS). À partir du 21 avril, le contrat pour juin est le nouveau support au contrat « near month ». Le Dated Brent est la moyenne du prix des cargos de pétrole de mer du Nord échangés en une période donnée. Le second paramètre ayant contribué au brusque plongeon du WTI le 20 avril est la crainte de saturation des capacités de stockage américaines localisées à Cushing dans l'Oklahoma, où s'échangent les cargaisons de pétrole sur la base du WTI. Au 17 avril, les stocks de Cushing s'élevaient à 60 millions de barils pour une capacité de 76 millions. Ce n'est pas la première fois que les stockages à Cushing atteignent de tels niveaux. Cependant, la totalité des capacités restantes seraient déjà réservées, laissant très peu de disponibilité pour les acteurs qui auraient omis de réserver des capacités. D'où la crainte pour de plus en plus d'acteurs que les stocks américains, et notamment ceux de Cushing, arrivent à saturation complète dès le mois de mai.
    
Ainsi, le 20 avril était la dernière journée permettant aux acteurs ayant pris des positions longues (achats à terme) sur le mois de mai de se couvrir pour éviter de se retrouver pris au piège avec des barils de pétrole qu'ils ne pourraient pas écouler ou stocker. Pour se protéger, ils doivent prendre des positions courtes (ventes à termes) sur le mois de mai. Faute d'acheteurs ou de contreparties, ces acteurs (raffineries, négociants, compagnies aériennes et spéculateurs) exposés à un manque de capacité de stockage se sont retrouvés contraints à vendre des contrats à terme de pétrole à des prix négatifs. Cette baisse du contrat pour mai a entraîné dans son sillage d'autres références de prix du pétrole américain vers des prix négatifs. C'est donc l'absence de liquidité, dans un marché en ayant pourtant fait preuve, qui a provoqué ce brusque et éphémère plongeon du prix du pétrole américain dans les valeurs négatives.
                                         
La tendance est toutefois à une baisse du prix du pétrole. Le contrat WTI pour juin, le Dated Brent ont baissé. Les craintes d'une saturation des capacités de stockage aux États-Unis, mais aussi dans le monde, continueront à peser sur les cours du pétrole. Il n'est pas impossible que des prix négatifs affectent le WTI autour du 20 mai, et même le Dated Brent, si jamais les réductions de production conclues par l'OPEP+ pour le mois de mai et celles envisagées par l'autorité de régulation de l'exploration pétrolière au Texas, le Texas Railroad Commission (TRCC) le 5 mai, ne sont pas suffisantes pour soulager les tensions sur les capacités de stockage de pétrole. Il est possible que ces mesures exceptionnelles (près de 10 millions de barils par jour pour l'OPEP+ et environ 1 million de barils par jour envisagés par la TRCC) ne soient pas suffisantes et arrivent trop tard pour éviter une saturation des stocks. Un phénomène et une spécificité du marché américain du pétrole pourraient ainsi se propager au reste du monde. Le déconfinement partiel des populations est donc capital pour l'industrie pétrolière et devrait limiter la répétition de prix négatifs qui pour autant ne signifient pas la fin du pétrole.
                                        
Avec le développement des énergies renouvelables, les marchés européens de l'électricité connaissent régulièrement des périodes de prix négatifs lorsque la demande est faible. Pour autant, ces prix négatifs n'annoncent pas la fin de l'électricité ou des renouvelables. Le prix négatif est surtout révélateur d'un déséquilibre entre l'offre et la demande, lorsque les capacités de stockage ne sont plus suffisantes pour absorber les excès de production. Avec le déconfinement progressif, la demande de pétrole devrait augmenter progressivement. Il est encore difficile d'estimer la force de la reprise de la demande en produits pétroliers. On peut raisonnablement estimer que la consommation de kerojet (1) se fera lentement avec une reprise progressive et certainement lente du trafic aérien. Il est, en revanche, plus ardu d'estimer le profil de la reprise de la consommation d'essence et de diesel. D'un côté, la crainte de la contamination dans les transports en commun pourrait provoquer une augmentation de l'utilisation de la voiture personnelle (et peut-être aussi une baisse du covoiturage) pour se rendre au travail et partir en vacances. D'un autre côté, le développement du télétravail pourrait limiter l'usage du véhicule pour les transports entre domicile et travail.
                                             
Les prix négatifs du pétrole ne marquent pas le début de la fin du pétrole dont la baisse de la consommation dépendra surtout de l'essor de moyens de mobilité bas carbone dans le monde et pas uniquement en Europe. Outre le fait que les prix négatifs soulignent un défaut de capacité de stockage, ils sont surtout révélateurs de la gravité de la crise économique provoquée par le Covid-19. 
                       
(1) Carburant, dérivé du kérosène pour avions à réaction.                                  
                        
Stéphane Ferdrin - stephane.ferdrin@credit-agricole-sa.fr          

                       
Ce Focus Pétrole est extrait de l’hebdomadaire Perspectives Monde du 24 avril 2020