Russie – Le Covid réactive le risque politique

Russie – Le Covid réactive le risque politique

En résumé

Chaque pays vit la situation actuelle en fonction de ses fragilités initiales, politiques, économiques ou sociales. Plus précisément même, la crise a tendance à les révéler et les accentuer.

Chaque pays est également exposé avec plus ou moins de vulnérabilité, selon sa structure de production et de consommation, à l'impact économique du confinement et aux différents chocs externes qui se succèdent, notamment les sorties de capitaux, la chute du tourisme, le choc pétrolier et la chute de la demande mondiale, qui commence juste à se déployer.

En ce qui concerne la Russie, rappelons que Moscou est entré dans le choc sanitaire, alors que le pays était en pleine transition politique, et que V. Poutine était en train de s'engager dans une profonde réforme institutionnelle, lui permettant de rester au pouvoir jusqu'en 2036. Le Covid a interrompu ce processus, mais il n'est pas étonnant qu'une des difficultés les plus apparentes en ce moment soit politique : le coronavirus n'a fait qu'exacerber le thème de la succession de Poutine.

Des manifestations de deux types

Ainsi, la semaine dernière, deux types de manifestations ont eu lieu. La première, à Vladikavkaz était dirigée contre le gouverneur d'Ossétie du Nord, et orientée contre les mesures de confinement, en protestation à un taux de chômage qui augmente rapidement. La seconde manifestation a pris un tour beaucoup plus général, qui réclamait au contraire un état d'urgence sanitaire. Elle s'est développée sur les réseaux de Yandex, avec des messages très hostiles au gouvernement central, qui ont été rapidement effacés des réseaux.

Ces manifestations s'expliquent par deux facteurs. Le premier, c'est une grande fatigue de la classe moyenne russe et là encore, il faut rappeler le contexte dans lequel le choc sanitaire a lieu : depuis 2015, les Russes sont confrontés à des chocs successifs (choc pétrolier, Crimée, sanctions américaines) et à une baisse de leur revenu. Le confinement s'inscrit donc dans cette tendance et exacerbe le mécontentement. Le second point est plus complexe à estimer et renvoie à la gestion que le gouvernement a de la crise depuis quelques semaines.

Rappelons qu'à court terme, l'économie russe a plusieurs atouts face au Covid tout comme au choc pétrolier, notamment une situation résistante des finances publiques (une dette publique à 15,3% du PIB en 2019, un fonds souverain important, un excédent budgétaire primaire de 3% en 2019, et un niveau de prix du pétrole qui équilibre son budget, à 49 dollars par baril, le plus faible des pays pétroliers) ; des entreprises désendettées « grâce » aux sanctions ; et un taux de change flexible qui lui permet d'amortir un peu le choc pétrolier. Les réserves de change de la Banque centrale sont à 563 milliards de dollars, dont 119 milliards en or.

En ce qui concerne le bilan sanitaire, le nombre de cas est désormais très élevé (57 999) et toutes les régions sont touchées. Mais le taux de mortalité global reste inférieur à 1%, alors que la Russie a été touchée dès janvier et les cas sont encore concentrés sur les grandes villes, essentiellement Moscou (où le taux de mortalité reste aussi inférieur à 1%). Les doutes statistiques sont cependant élevés, notamment quant à la situation des régions sibériennes voisines de la Chine. Et la structure hospitalière moscovite semble proche de la saturation, ce qui va être un point central dans les semaines à venir.

La stratégie de lutte contre la pandémie en interne a été progressive, mais les frontières ont été rapidement fermées. Depuis le 15 avril, un confinement très dur s'est mis en place à Moscou avec un QR code obligatoire et des sorties limitées à cent mètres autour du domicile. La ville est coupée du reste du pays.

De plus, même si la structure par âge de la Russie la rend vulnérable, le profil de l'économie lui donne quelques atouts, notamment une part des PME dans le PIB limitée à 20% et une très faible densité de population (25% seulement de la population habite dans des villes de plus d'un million d'habitants, contre 49% aux États-Unis).

Un arbitrage politiquement risqué pour le gouvernement

Dans ce contexte, le gouvernement a arbitré pour une stratégie ciblée au départ sur la préservation des secteurs-clés de l'économie, et moins pour le soutien des PME. Depuis une semaine, l'aide à ces dernières s'est néanmoins accrue, mais le total du budget d'aide à l'économie mis sur la table reste faible (de l'ordre de 2,8% du PIB, contre 5,5% en 2009), et la Banque centrale vient seulement de baisser ses taux, et très peu (50 pts de base) comparé au reste du monde. En revanche, le secteur bancaire est mis à contribution et la part des créances douteuses, déjà élevée, va s'accroître.

Tania Sollogoub – tania.sollogoub@credit-agricole-sa.fr

Article publié le 24 avril 2020 dans notre hebdomadaire Monde – L'actualité de la semaine

Russie – Le Covid réactive le risque politique

Le gouvernement russe semble donc gérer cette crise "dans le temps" afin de préserver son fonds souverain. On pourrait aussi voir là une stratégie de puissance, car la Russie peut effectivement sortir de la crise avec peu de dette (en comparatif) et une récession moins forte qu'ailleurs. En revanche, c'est un très gros risque politique, car un tel arbitrage risque de ne pas être compris par la classe moyenne.

Tania SOLLOGOUB, Economiste