Europe de l'Est – Quelques indices politiques sur le monde post-Covid

Europe de l'Est – Quelques indices politiques sur le monde post-Covid

En résumé

Les élections présidentielles polonaises ont été remportées par A. Duda, qui a donc les mains libres pour poursuivre l’agenda conservateur du PIS (parti Droit et Justice), comme l’a annoncé le ministre de la Justice dès le lendemain de la victoire. Il s’agira notamment de continuer à réformer les institutions judiciaires centrales, mais aussi les collectivités locales – sachant que les villes intermédiaires sont très importantes politiquement, dans le soutien au PIS.

On peut anticiper qu’un tel programme va entrer en contradiction frontale, comme cela a été le cas ces dernières années, avec les règles de droit de l’Union européenne. La précision est importante à l’heure où le président du Conseil européen a justement mis sur la table la question de la conditionnalité des fonds d’aide au respect de ces mêmes règles de droit… Pour l’UE, il s’agit d’un serpent de mer qui revient dans les débats depuis 2018, mais pour la Pologne ou la Hongrie, qui bloquent les votes à ce sujet, il s’agit de conserver une source importante d’aide.

En Pologne, le Covid a préservé les clivages politiques ville/campagne

Même si la Pologne semble être l’un des pays de la région qui devrait plutôt sortir vite de la crise du Covid (tout est relatif bien sûr) – comme en témoigne le redémarrage de la consommation intérieure depuis mai – elle apparaît néanmoins très divisée politiquement. Elle est même parfaitement clivée avec 66,5% des électeurs urbains qui ont voté pour le maire de Varsovie, le libéral R. Trzaskowski et 63,2% des électeurs ruraux qui ont préféré Duda. Cela se double d’un clivage générationnel tout aussi frappant, puisque 64,4% des dix-huit - vingt-neuf ans ont voté pour le libéral, et 61,7% des plus de soixante ans pour le conservateur. Une telle carte électorale n’est pas spécifique à la Pologne. On la connaît bien depuis le Brexit et l’élection de Trump et les Gilets Jaunes l’ont mise au jour en France, confirmant les travaux de C. Guilluy. Cependant, les élections polonaises apportent des enseignements politiques intéressants à un moment où on se demande ce que sera le monde post-covid.

Le premier enseignement, c’est que la relativement "bonne" gestion de la crise n’a pas permis au gouvernement Duda de creuser l’écart (il est élu de justesse par 51,2% des suffrages), pas plus que ses succès économiques. Ces deux facteurs ont certainement contribué à solidifier son électorat, mais ne sont pas suffisants pour conquérir les jeunes urbains, y compris dans un pays très nationaliste et où la religion catholique joue un rôle important (la jeunesse polonaise est généralement moins internationaliste que dans d’autres pays).

L’importance politique croissante et clivante de la question du genre

Le second point important est à chercher dans les débats de société violents qui ont précédé les élections. Ce sont eux qui, en Pologne comme dans beaucoup d’autres pays occidentaux, sont en train d’accroître les clivages politiques. Ainsi, en déclarant que les personnes LGBT ne sont pas des êtres humains, A. Duda se coupait définitivement d’une partie des jeunes urbains, mais séduisait aussi la part plus âgée de l’électorat. C’est certainement aussi ce qui explique le niveau élevé de participation, à près de 62%, de l’électorat. Gageons que ce clivage va d’ailleurs jouer dans beaucoup d’autres pays au cours des élections à venir (et il va être activé par de nombreux hommes politiques).

Mais ce qui est très intéressant dans ce vote, c’est enfin qu’il confirme l’hypothèse de certains chercheurs[1], à savoir que les clivages culturels entre Est et Ouest de l’Europe, qui existaient de part et d’autre du Mur pendant la guerre froide, ont été remplacés par de nouvelles frontières culturelles, qui font écho aux lignes géopolitiques entre Europe et Eurasie, cette dernière se reconnaissant de plus en plus dans des valeurs conservatrices et nationalistes, voire religieuses (ce qui est une nouveauté : rappelons qu’en 2012, à peine 14% des Russes considéraient que la religion était la chose la plus importante de leur vie, contre 46% pour les Polonais, selon le World Value Survey). L’évolution est même nette si l’on compare le vote polonais avec celui des Russes pour la réforme de leur Constitution, qui inclut des principes très conservateurs sur les questions de genre. Les frontières culturelles de l’Europe passent donc de plus en plus clairement en plein milieu de la Pologne…

D’une façon générale, l’effet confiance du Covid sur les dix-huit - vingt-cinq ans : attention à la dictature verte ?

Une étude de la BERD pose d’ailleurs la question plus générale de l’impact du COVID sur le comportement politique des dix-huit - vingt-cinq ans, prenant comme hypothèse un phénomène que la sociologie politique a souvent testé : il s’agit de la tranche d’âge la plus importante en politique, dite « impressionnable », au cours de laquelle se forment les valeurs et les opinions qui vont influencer la personne pendant vingt ans en moyenne (ce qui a été prouvé pour la première fois en étudiant les comportements des femmes qui avaient étudié au Bennington college entre 1935 et 1939…).

Fondée sur les statistiques de confiance entre 2006 et 2018 de Gallup (sur 140 pays), cette étude projette l’impact politique de la crise du Covid et conclut à une baisse probable, profonde et durable de la confiance politique de cette tranche d’âge, non seulement envers les hommes politiques, mais les institutions elles-mêmes. Malheureusement, l’étude conclut aussi à l’effet encore plus fort de cette baisse de confiance dans les démocraties, avec un pic dans les zones urbaines et les populations féminines. Par ailleurs, l’effet de chute de confiance risque également d’être plus net dans les pays à revenus intermédiaires ou élevés.

Enfin, si l’on croise cette étude avec ce que l’on sait déjà, à savoir une forme de corrélation entre la confiance politique et la confiance interpersonnelle, très nette par exemple aux États Unis, on peut légitimement se demander quel type de gouvernement les jeunes vont soutenir dans leurs années de maturité et quel type de société va apparaître…

D’ailleurs, Y. Mounk signalait déjà dans son ouvrage  "Le Peuple contre la démocratie", en 2019, une appétence grandissante et interpellante des jeunes Américains pour les gouvernements autoritaires. 

Plus à l’Est, attention aux étés slaves

La Pologne sort donc toujours aussi conservatrice du Covid, mais encore plus clivée. Cela ne va pas faciliter le gouvernement du pays, et ce sera un climat propice aux mouvements sociaux, dans une Europe de l’Est qui n’en manque pas. Ainsi, des manifestations viennent d’avoir lieu en Bulgarie, contre la corruption. Mais aussi au Belarus, à l’approche d’élections présidentielles où le sixième mandat d’A. Lukashenko est en question (il est en poste depuis 1991), ce qui provoque l’indignation d’une partie de la population, encore plus après la gestion désastreuse du Covid (le président avait conseillé de boire de la vodka et de faire des saunas).

Ces manifestations sont certainement suivies d’un œil attentif par le locataire du Kremlin qui sait, même s’il a réussi à faire passer son référendum constitutionnel, à quel point le risque d’un « printemps slave » n’est jamais à écarter, dans un contexte où sa popularité est au plus bas. Des manifestations ont d’ailleurs lieu aussi en Russie, dans la région de Khabarovsk, où l’arrestation du gouverneur local a provoqué l’ire des opposants de V. Poutine. S. Furgal ne semble cependant pas un personnage totalement neutre, accusé d’avoir commandité des meurtres d’hommes d’affaires. Mais peu importe, il est arrivé au pouvoir en s’opposant au parti présidentiel Russie Unie et cela suffit à nourrir sa popularité.

Article publié le 17 juillet 2020 dans notre hebdomadaire Monde – L'actualité de la semaine

[1] Citation: Akaliyski, P. & C. Welzel (2019). ”Clashing Values: Cultural and Geopolitical Transformations of Post-Cold War Europe.” World Values Research 11 (4): 85-123 

Europe de l'Est – Quelques indices politiques sur le monde post-Covid

La Pologne sort donc toujours aussi conservatrice du Covid, mais encore plus clivée. Cela ne va pas faciliter le gouvernement du pays, et ce sera un climat propice aux mouvements sociaux, dans une Europe de l'Est qui n'en manque pas. Ainsi, des manifestations viennent d'avoir lieu en Bulgarie, contre la corruption. Mais aussi au Belarus, à l'approche d'élections présidentielles où le sixième mandat d'A. Lukashenko est en question (il est en poste depuis 1991), ce qui provoque l'indignation d'une partie de la population, encore plus après la gestion désastreuse du Covid (le président avait conseillé de boire de la vodka et de faire des saunas).

Tania SOLLOGOUB, Economiste