Émergents – La géopolitique déconfinée

Émergents – La géopolitique déconfinée

En résumé

Chaque semaine, la dynamique de la tension géopolitique entre les États-Unis et la Chine ne cesse d'accélérer et le périmètre des secteurs stratégiques de s'élargir. Cette tension devient une composante permanente de la conjoncture économique mondiale et perturbe sporadiquement les anticipations.

Beaucoup de signaux importants dans beaucoup de domaines...

Pour la finance, il y a cette décision du fonds de pension finançant la retraite des fonctionnaires fédéraux américains, le Federal Thrift Savings Plan (TSP), d'annuler un investissement de 50 milliards de dollars dans un indice boursier, le MSCI All Country World Index, qui inclut des actions chinoises. Cette annulation fait suite à de nombreuses pressions politiques, notamment celle du conseiller à la Sécurité nationale de la Maison Blanche, qui avait estimé qu'une telle stratégie représentait un problème de sécurité. Autre sujet essentiel qui se profile, le vote par le Sénat américain d'une loi contraignant les entreprises chinoises listées sur les marchés américains à accepter l'audit des régulateurs américains (ce qui concernerait 200 entreprises pour une valeur totale de 1,4 trillion de dollars…). La Chine a protesté en évoquant la notion de souveraineté financière, mais des valeurs comme Alibaba ont déjà souffert de l'inquiétude des investisseurs.

Pour la technologie, Thomas Gomart, directeur de l'IFRI, rappelle l'hypothèse évoquée en février dernier par William Barr, procureur général des États-Unis, d'une véritable "Blitzkrieg technologique". En réponse à cela, la stratégie américaine se durcit sans cesse, comme l'illustre la récente prolongation à 2021 des sanctions contre Huaweï. En parallèle, la relocalisation des industries stratégiques accélère, avec l'ouverture d'usines de puces informatiques sur le sol américain.

Le vice-président d'Intel a ainsi expliqué qu'il en va de la continuité d'approvisionnement en produits stratégiques et Bob Swan, PDG de l'entreprise, aurait envoyé un courrier au département de la Défense, en mars, pour évoquer sa volonté de construire une fonderie aux États-Unis. "C'est plus important que ça ne l'a jamais été, étant donné l'incertitude causée par l'environnement géopolitique actuel". De même, la décision du taïwanais TSMC de s'aligner sur la politique américaine avec la construction d'une usine de 12 milliards de dollars aux États-Unis représente un choc énorme, pour TSMC comme pour Huaweï, qui est son deuxième plus gros client derrière Apple. Selon le Global Times (publié par Le Quotidien du Peuple), la Chine est prête à contre-attaquer avec sa propre liste d'entreprises américaines à bannir, qui justement, pourrait inclure Apple...

Quant à la géopolitique plus "traditionnelle", elle n'est pas en reste. Du domaine militaire – avec le passage régulier ces derniers mois de bâtiments américains dans le détroit de Taïwan et les exercices de l'aviation chinoise – aux sanctions économiques de la Chine sur l'Australie, qui bloque les importations de bœuf et d'orge, en représailles à la demande australienne d'une enquête à l'OMS. Les temps ont bien changé depuis la dernière visite du président chinois à Canberra en 2014, quand Xi Jinping avait reçu une standing ovation au Parlement, après avoir, en conclusion d'un accord de libre-échange, prononcé un discours sur la confiance politique entre les deux nations. Et puis cette semaine, voilà Hong Kong à nouveau dans l'actualité géopolitique, puisqu'à l'adoption d'une loi sur la sécurité nationale par le Parlement de Pékin, répondent les déclarations de Mike Pompeo, qui demande la levée du statut spécial accordé par les États-Unis à Hong Kong. Et les États-Unis réclament une réunion du Conseil de Sécurité à laquelle s'oppose la Chine...

... Qui reposent la question des scénarios géopolitiques

Cette succession d'événements, parmi bien d'autres, pose sans cesse aux industriels et aux financiers la question difficile des scénarios de l'affrontement hégémonique. Car ce sont ces scénarios qui dessineront les limites géographiques et sectorielles du decoupling industriel ou des hypothèses de sanctions, autrement dit les limites d'un univers de risque économique, à court ou long terme.

Mais la question est de plus en plus difficile, car même si les deux acteurs sont sortis affaiblis de la crise, ils restent dans une situation de puissance inégale, qui interdit à l'un ou l'autre une victoire rapide. La Chine est ainsi la seule grande puissance qui puisse espérer de la croissance en 2020, mais les États-Unis, bien que plus clivés politiquement que jamais, peuvent aussi bénéficier de la force réaffirmée du dollar. Question difficile, car la redéfinition des chaînes de valeur, qui semble une nécessité stratégique actée par les politologues, est aussi un processus de long terme. À mesure que se déploie le débat autour des chaînes de valeurs, beaucoup d'industriels commencent donc à douter de la faisabilité d'un decoupling profond, et le discours économique s'écarte de celui des politiques, ce qui accroît l'incertitude, le flottement des anticipations et la difficulté des arbitrages.

Question délicate, car il n'y a pas de consensus des politologues quant à la stratégie des deux acteurs. Pour les États-Unis, beaucoup s'accordent à penser, en se fondant sur la théorie des affrontements hégémoniques, que la destruction de l'adversaire par l'hégémon menacé risque d'être globale et brutale. Et cette thèse est renforcée par la culture stratégique militaire américaine de la victoire totale. Pourtant d'autres politologues évoquent plutôt une tactique du type containment, qui viserait au final à définir des aires de statu quo, d'influence réciproque, voire de collaboration sur des sujets d'intérêt commun (mais la crise sanitaire a montré qu'on en était loin…). Même flottement en ce qui concerne les hypothèses stratégiques des politologues sur la Chine, qui hésitent depuis des années entre l'image d'une nation aux ambitions globales ou aux ambitions plus limitées, mais puissantes cependant sur les questions de souveraineté de voisinage et de contrôle des approvisionnements stratégiques.

Au final, les scénarios de l'affrontement oscillent donc d'une part, entre une dynamique d'hostilité permanente, dans laquelle le decoupling industriel et financier peut aller loin, quel qu'en soit le coût économique et, d'autre part, un scénario d'affrontement par paliers, qui peut conduire, après des pics de tensions intenses et dangereux, à des périodes de statu quo ; scénario qui permettraient de limiter la dé-globalisation à certains secteurs. Mais dans tous les cas, et quelle que soit la trajectoire de l'affrontement, le point d'arrivée le plus probable à ce jour est celui d'un monde où chaque puissance aura peu ou prou organisé et fait respecter son espace d'influence, tout comme sa conception normative de l'ordre mondial.

Article publié le 29 mai 2020 dans notre hebdomadaire Monde – L'actualité de la semaine

Émergents – La géopolitique déconfinée

Les scénarios de l'affrontement oscillent donc d'une part, entre une dynamique d'hostilité permanente, dans laquelle le decoupling industriel et financier peut aller loin, quel qu'en soit le coût économique et, d'autre part, un scénario d'affrontement par paliers, qui peut conduire, après des pics de tensions intenses et dangereux, à des périodes de statu quo ; scénario qui permettraient de limiter la dé-globalisation à certains secteurs.

Tania SOLLOGOUB, Economiste