Europe – Entreprises européennes : invasion de zombies ou résurrection de Lazare ?

Europe – Entreprises européennes : invasion de zombies ou résurrection de Lazare ?

En résumé

Selon le Comité européen du risque systémique[1] (CERS/ESRB), la principale source de risque systémique dans l'UE provient des pressions croissantes sur la solvabilité des sociétés non financières (SNF) : celles-ci ont continué à souffrir d'une baisse très importante de leurs revenus, tout en ayant déjà épuisé leurs réserves de liquidités et rencontrant des difficultés à renouveler les dettes arrivant à échéance.

Au troisième trimestre 2020 (dernières données disponibles), la montée des défaillances dans la zone euro (leur nombre est inférieur de 20% au niveau pré-crise) est encore imperceptible. Plusieurs gouvernements de la zone ont, en effet, amendé temporairement le cadre légal régissant les procédures de défaillance, en suspendant les déclarations. Les mesures de soutien aux trésoreries ont aussi retardé les déclarations. Bien qu’un consensus existe sur le fait que les défaillances ne connaîtront pas la même dynamique que lors de la grande crise financière, une forte montée est néanmoins inévitable.

Dans cette première phase de gestion de la crise, la prévention d'une vague destructrice de faillites d'entreprises et la minimisation de leur coût pour la société ont donc été cruciales pour préserver la stabilité économique et financière. Le soutien public a joué un rôle majeur pour permettre au secteur bancaire d’être une partie de la solution et de continuer à jouer son rôle : cela a permis d’éviter que se mettent en place les procédures classiques qui se seraient traduites plus (trop) rapidement par une montée des défaillances. Ce soutien s’est principalement concentré sur l’aide à la liquidité à un moment où il fallait combler le trou entre un chiffre d’affaires à l’arrêt et des coûts de fonctionnement qui continuaient.

Aujourd’hui, les gouvernements font face à un choix complexe : continuer ou retirer ce soutien et donc affronter le passage d’une problématique de liquidité à une problématique de solvabilité. Dans leur choix, ils devront évaluer le défi à court terme des conséquences du rétablissement du fonctionnement concurrentiel par le retrait du soutien public et des dispenses réglementaires au regard du défi à long terme que sont les besoins de réallocation.

La pandémie de Covid-19 a, en effet, créé une combinaison dangereuse et inédite de pressions sur la liquidité et d’accélération de tendances longues favorisant certaines entreprises (numériques, modèle de business digital, pratiques commerciales sans interaction physique) aux dépens d’autres. Ce choc risque de conduire à l’insolvabilité un grand nombre d'entreprises auxquelles s’offrent des perspectives très diverses. Ces pressions sur la liquidité et ces transformations rendent plus complexe l’arbitrage déjà délicat entre le risque de liquidation inefficace d'entreprises économiquement viables et celui de continuation, tout aussi inefficace, d'entreprises non viables, autrement dit « zombies ».

En l’absence de régimes d’insolvabilité qui discriminent entre entreprises viables et non-viables, sur la base de leurs potentialités économiques plutôt que de leur situation patrimoniale, l’opportunité d’une action concertée des États, des banques et des entreprises[2] existe néanmoins : opportunité visant à éviter une vague excessive de liquidations inefficaces, tout en permettant la nécessaire réallocation des ressources vers des utilisations plus efficaces et mieux adaptées à l'économie post-pandémique.

Le soutien public se doit de devenir plus ciblé, mais aussi de changer de nature, de processus, de temporalité.

L’aide doit d’abord cibler les entreprises endettées mais viables. Le processus de ciblage doit forcé­ment intégrer le secteur bancaire, qui détient la connaissance et permet le suivi et la transformation de la relation avec l’entreprise. Étant donné la valeur sociale de la prévention d'une liquidation inefficace, le ESRB[3] suggère de mettre en œuvre des mesures pour faciliter la restructuration des prêts bancaires afin d'améliorer la capacité de remboursement des entreprises. Pour les entreprises endettées mais viables, les finances publiques devraient donc contribuer à l’allègement partiel de la dette, afin que le système bancaire européen ne soit pas submergé par ces restructurations, ni sur le plan opérationnel, ni sur le plan financier. Il faudra donc être vigilant à la marge de manœuvre financière des banques pour absorber les pertes à court terme liées à la restructuration. Il faudra aussi réduire les désincitations institutionnelles à la restructuration (par exemple, un traitement comptable ou réglementaire défavorable des prêts restructurés).

En Europe, du fait de la structure des entreprises, la restructuration se fait souvent en dehors des procédures formelles de faillite. Par conséquent, les politiques devraient garantir un apport suffisant de liquidités aux entreprises pendant qu'elles subissent une restructuration extrajudiciaire. Si une grande partie de ce financement est susceptible d'être fournie par les banques, il pourrait s’avérer néces­saire d’envisager une intervention supplémentaire (par exemple par le biais d'une facilité dédiée de la Banque centrale).

La temporalité est aussi un facteur-clé, puisqu’avant de se résigner à comptabiliser d’importants montants des créances douteuses, il est urgent de construire ce schéma de collaboration État-banques-entreprises pour en réduire le niveau.

Pour les entreprises viables mais surendettées, la nature de l’intervention publique devrait aussi évoluer et compléter l'apport en liquidités par une aide sous forme de fonds propres, comprenant éventuellement des quasi-fonds propres et des subventions.

Article publié le 16 avril 2021 dans notre hebdomadaire Monde – L’actualité de la semaine

[1] Press releaseThe General Board of the European Systemic Risk Board held its 41st regular meeting on 25 March 2021 – 6 avril 2021

[2] Bo Becker, Martin Oehmke “Preparing for the post-pandemic rise in corporate insolvencies” Advisory Scientific Committee, ESRB, ASC Insight No 2 – Janvier 2021

[3] Press release – The General Board of the European Systemic Risk Board held its 41st regular meeting on 25 March 2021 – 6 avril 2021

Europe – Entreprises européennes : invasion de zombies ou résurrection de Lazare ?

Aujourd'hui, les gouvernements font face à un choix complexe : continuer ou retirer le soutien public et donc affronter le passage d'une problématique de liquidité à une problématique de solvabilité. Dans leur choix, ils devront évaluer le défi à court terme des conséquences du rétablissement du fonctionnement concurrentiel par le retrait du soutien public et des dispenses réglementaires au regard du défi à long terme que sont les besoins de réallocation.

Paola MONPERRUS-VERONI, Economiste