Inflation et matières premières agricoles

Une hausse quasi générale des matières premières agricoles

Un an après des replis plus ou moins sévères liés à l’effondrement du prix et de la demande de pétrole, les prix de quasiment toutes les commodités agricoles se sont fortement appréciés depuis un an. L’Indice FAO[1] des prix des produits alimentaires de base enregistre en mars sa dixième hausse mensuelle consécutive, atteignant son plus haut niveau depuis juin 2014.

En céréales d’hiver, les prix se sont orientés à la hausse au cours de cette campagne sans toutefois égaler les prix records de 2011 et 2012, approchant les 300 USD/t en blé, avant de refluer récemment. L’inflexion pour le maïs a eu lieu en même temps que celle du blé, avec une hausse affirmée liée à la persistance de la sécheresse en Europe. L’orge continue d’être rare et chère sur le marché mondial après les déconvenues de la production européenne.

Les évolutions des prix des oléagineux et du sucre ont subi des variations encore plus contrastées sur 2020, la forte correction de mars ayant été suivie d’un très fort rebond (+70% pour le soja, +46% pour le sucre). Le palme, les oléagineux, la canne à sucre, la betterave trouvent chacun un débouché important en agro-carburants dont les prix et la demande se sont effondrés avec ceux des carburants pétroliers par le jeu des mandats d’incorporation. Contrairement à 2012, la nouvelle flambée des prix n’est donc pas imputable directement au développement des agro-carburants mais à des facteurs davantage conjoncturels.

Les prix mondiaux des viandes ont évolué de façon décorrélée jusqu’à présent, la décapitalisation du cheptel porcin par la fièvre porcine africaine avait créé une forte demande chinoise à l’importation depuis deux ans, soutenant la valorisation du prix du porc et de l’ensemble des viandes. Les prix avaient commencé à se corriger avec la reconstitution du cheptel chinois plus rapide qu’anticipée. Le retournement à la hausse un peu différé par rapport à celle des produits végétaux s’explique par l’importance du coût alimentaire qui doit nécessairement se répercuter dans les prix.

Evolution des commodities

Une hausse des prix multifactorielle avec une part non négligeable de corrélation entre commodités

Avec la pandémie, les pays importateurs ont accentué leurs stocks stratégiques alimentaires, afin de se prémunir de toute rupture d’approvisionnement. L’Egypte a porté ses stocks de blé de trois mois de consommation à cinq mois et ses stocks de sucre de six à dix mois. Tous les grands pays asiatiques ont fortement accru leurs importations de céréales et oléagineux.

La Chine a importé en 2020 un record de 32 Mt de céréales et 100 Mt de soja et poursuit ses importations de maïs à un rythme jamais vu ; en sucre, elle a importé sur les derniers mois le double de ses tonnages habituels. La reconstitution rapide du cheptel porcin chinois explique la très forte demande adressée aux grands pays exportateurs, les prix intérieurs des futures maïs culminent depuis décembre indiquant une nette tension des disponibilités en Chine.

Dans un second temps, les taxes et quotas d’exportation institués dans les pays producteurs pour contenir l’évolution des prix intérieurs (Russie, Ukraine) accentuent également la tension sur les prix en raréfiant les disponibilités sur le marché mondial. Les tensions diplomatiques impliquant la Chine, si elles ne modifient pas la demande, accentuent des écarts de prix entre origines en interférant sur l’orientation des flux chinois : le canola canadien et l’orge australienne fortement taxée étant dans le moment tous deux délaissés.

Les conditions climatiques notamment la sécheresse ont impacté sévèrement l’Europe (3e pire récolte en France) et les États-Unis, mais aussi les producteurs de soja de l’hémisphère sud touchés par le phénomène océanique de La Niña. Compte tenu d’une demande mondiale de trituration record, les ratios stocks finaux /consommation sont au plus bas sur l’ensemble des oléagineux, les États-Unis ayant des stocks historiquement faibles en soja après d’importantes expéditions vers la Chine. L’USDA a d’ailleurs réévalué plusieurs mois de suite ses prévisions de production à la baisse et de stocks finaux contribuant au soutien des cours.

L’affaiblissement des devises émergentes par rapport au dollar américain a favorisé certains arbitrages en faveur de l’exportation, notamment de sucre au Brésil au détriment de la production d’éthanol pour le marché local, mais également des rétentions des agro-holdings pour bénéficier du mouvement de revalorisation à l’exportation, notamment en Russie. Inversement, l’appréciation du renminbi a favorisé la contractualisation en masse de tonnages de soja au Brésil, asséchant la disponibilité. Le mouvement haussier a également été amplifié par le comportement des investisseurs qui ont renforcé leurs positions longues sur la plupart des commodités agricoles, transformant de nouveau celles-ci en classe d’actifs attractive.

Les corrélations entre matières premières jouent également un rôle non négligeable par certaines communautés d’usage et substitutions possibles. La valorisation des oléagineux tient au renchérissement de la fraction protéique sous l’impulsion de la Chine, ainsi qu’à la reprise du pétrole qui bénéficie à l’ensemble des agrocarburants. En céréales, le maïs dispose aujourd’hui d’une offre davantage sous tension à celle du blé et établit donc la hiérarchie des prix avec un spread évoluant avec les possibilités d’arbitrage sur les utilisations en alimentation animale.

Incertitudes sur la poursuite du trend haussier post nouvelles récoltes

Sur mars, les prix des huiles végétales, de la viande et des produits laitiers ont poursuivi leur progression tandis que ceux des céréales et du sucre ont perdu du terrain.

La demande en denrées agricoles relevant prioritairement de la sécurité alimentaire progresse à un rythme plus rapide que celui de la croissance démographique. Si les usages alimentaires dans ses grandes dimensions ne devraient que peu se modifier avec l’évolution du contexte économique et sanitaire, la normalisation des utilisations industrielles est attendue ‒ notamment la production d’éthanol issue de maïs et de canne à sucre. Toutefois, une menace susceptible d’enrayer l’un des principaux moteurs de la demande est la résurgence de cas de fièvre porcine africaine affectant à nouveau le cheptel porcin chinois.

L’incertitude majeure porte sur la résorption des surstocks stratégiques post-pandémie, les importateurs étant susceptibles de mettre en pause leurs achats si les anticipations de prix augmentées d’un fret aussi très haussier leur paraissent trop élevées. A ce titre, l’Egypte vient d’annoncer suspendre ses achats de blé pour trois mois[2].

L’évolution des relations diplomatiques de la Chine avec la nouvelle administration américaine demeure incertaine mais selon toute vraisemblance la Chine devrait poursuivre ses achats américains.

Pour autant, les dernières déclarations chinoises expriment le souhait de diminuer sa dépendance au soja et au maïs, signifiant de facto un regain de demande de blé et d’orge, les autres oléagineux n’étant que faiblement en mesure de se substituer au soja.

Au niveau de l’offre, les emblavements en soja et maïs devraient progresser au Brésil et aux États-Unis, mais le ratio prix soja/maïs est encore favorable au premier, où les estimations d’évolution de surfaces de l’USDA progressent de 5% en soja contre seulement 1% en maïs. Sur un attendu de rendements moyens, un rééquilibrage de l’offre s’avère donc mieux orienté en soja qu’en maïs. Celui-ci devrait en toute logique être à nouveau le driver de prix en céréales sur la prochaine campagne, à moins que la nouvelle récolte de blé ne s’avère abondante accentuant les surplus stockés qui sont pour moitié localisés en Chine.

Quant aux incidences climatiques, l’indicateur d’oscillation océanique retourne à la neutralité semblant indiquer un moindre effet de La Nina dans l’hémisphère sud. Au nord, le stade sortie d’hiver ne permet pas encore d’anticiper le potentiel de la récolte des céréales d’hiver, que pourraient affecter ultérieurement des aléas climatiques ; néanmoins, dans la plupart des régions productrices, les indicateurs d’état des cultures sont jugés bons notamment en blé.

Enfin, on ne peut exclure dans les pays exportateurs de nouvelles mesures de régulation pour juguler l’inflation des prix alimentaires intérieurs, taxes et quotas venant affecter le disponible exportable.

Cette hausse des prix prolongée affectant l’ensemble des denrées agricoles ne peut être absorbée par les filières de transformation. Elle va alimenter l’inflation des prix alimentaires, rapidement dans les productions animales par la mécanique du coût alimentaire prédominant dans le prix de revient, les cours internationaux du porc s’étant déjà appréciés de plus de 50%. Même en cas de repli des cours, les couvertures initiées très significatives sur la nouvelle récolte (e.g. plus de 80% du sucre exporté au Brésil) impacteront à la hausse les coûts d’approvisionnement futurs des filières d’aval de transformation des denrées agricoles, incrémentant l’inflation des produits alimentaires dans le temps.

Plus secondairement, la valorisation des productions agricoles contribue à recourir davantage aux facteurs de production maximisant le rendement, entretenant en amont de facto celle des intrants agricoles : engrais, phytosanitaires, semences notamment.

[1] L’Indice FAO des prix des produits alimentaires s’est établi en moyenne à 118,5 points en mars 2021.

[2] Depuis cette annonce du 11 mars, les tenders du GASC portent sur des livraisons démarrant en août.

Inflation et matières premières agricoles

Avec la pandémie, les pays importateurs ont accentué leurs stocks stratégiques alimentaires, afin de se prémunir de toute rupture d'approvisionnement. L'Egypte a porté ses stocks de blé de trois mois de consommation à cinq mois et ses stocks de sucre de six à dix mois. Tous les grands pays asiatiques ont fortement accru leurs importations de céréales et oléagineux.

Frederic TESSIER, Ingénieur-Conseil