Pérou – Gauche radicale contre droite populiste

Pérou – Gauche radicale contre droite populiste

En résumé

Dimanche 11 avril, en dépit d’une deuxième vague de Covid-19 extrêmement virulente, les Péruviens étaient appelés aux urnes : premier tour de l’élection présidentielle (second tour prévu le 6 juin) et renouvellement des 130 députés du Parlement. Pedro Castillo, Peru libre (gauche marxiste-léniniste) arrive en tête ; il est suivi de Keiko Fujimori, Fuerza popular (droite populiste). Ils recueillent, respectivement, 19,1% des suffrages et 13,3% des suffrages (résultats officiels annoncés début mai). À l’image du scrutin présidentiel, les partis Peru libre et Fuerza popular arrivent en tête des élections législatives et sept autres partis comptent plus de 5% des voix.

Alors que, parmi les dix-huit candidats en lice pour le premier tour, aucun favori n'avait émergé durant la campagne, la victoire de Castillo, instituteur et leader syndical, constitue la surprise de ce scrutin. Il n’a commencé à gagner du terrain que très récemment, tout en demeurant peu connu des électeurs et crédité d’environ 3% des intentions de vote au cours des dernières semaines. Novice en politique, il présente une feuille de route anti-libérale organisée autour de deux grands axes : restructuration du modèle économique (réforme du système des retraites, nationalisation des industries extractives et du secteur de la communication, annulation de la dette extérieure, hausse des budgets de la santé et l’éducation) et proposition d’une nouvelle Constitution pour remplacer celle de 1993 jugée excessivement favorable à l’économie de marché. Conservateur sur les questions sociétales (rétablissement de la peine de mort, opposition au mariage homosexuel et à la légalisation de l’avortement), Castillo fait partie des huit candidats (sur dix-huit) à n’être cité dans aucune affaire de corruption.

Une image de probité à laquelle ne peut prétendre Fujimori, déjà arrivée au second tour des présidentielles de 2011 et de 2016. Fille de l’ancien président Alberto Fujimori (1990-2000) qui purge une peine de vingt-cinq ans pour crimes contre l'humanité, elle est accusée de blanchiment, appartenance au crime organisé, entrave à la justice et fausses déclarations, en lien avec l’affaire Odebrecht ; trente ans de prison sont requis à son encontre. En cas de victoire, la dirigeante du parti Fuerza popular ne serait jugée qu'à l’issue de son mandat et promet d’accorder la grâce présidentielle à son père. Fujimori promet de lutter contre le crime au Pérou avec "une main de fer", de mettre fin cette année à l’épidémie du Covid-19, de créer des emplois formels en menant des travaux d’infrastructure à l’échelle nationale et en promouvant le partenariat public-privé.

Au regard des résultats des derniers sondages d'opinion selon lesquels près d'un tiers des électeurs se déclarait indécis, l’institut de sondages Ipsos prévoyait que cette élection serait "la plus divisée de l'histoire du pays". Les votants (le vote est obligatoire) ont manifesté un faible intérêt pour la campagne et plus de 17% d’entre eux ont glissé un bulletin blanc ou nul dans l’urne. Désenchantés, les Péruviens se déclarent usés par les crises institutionnelles chroniques. À titre d’illustration, le président élu le 6 juin sera le quatrième président du Pérou depuis novembre 2020, mois au cours duquel trois présidents s’étaient succédé[1].

Depuis 2016, le Pérou connaît une multiplication des tensions entre l’exécutif et le législatif au sujet, en particulier, des législations anti-corruption et des réformes politiques. Cette guerre politique a affaibli la confiance des électeurs vis-à-vis des grands partis et les a conduits à voter pour des partis plus petits et plus extrémistes notamment lors des élections spéciales de janvier 2020. Au regard des premiers résultats, il est peu probable que ces élections mettent un terme à la crise politique qui agite le Pérou depuis plus de cinq ans. Le Parlement unicaméral s'annonce encore une fois très fragmenté. Le scénario risque d’être très semblable à celui des années précédentes, avec un Congrès divisé et un exécutif sans majorité, limitant la capacité de la prochaine administration à adopter et poursuivre des réformes indispensables.

La faiblesse des institutions, les tensions récurrentes entre les pouvoirs exécutif et législatif, l'instabilité politique n’avaient pas, jusqu’à présent, porté atteinte aux résultats économiques (tout au moins aux plus « visibles » tels que le rythme de croissance et les grands équilibres : budget, inflation, comptes extérieurs). Mais, le Pérou a subi l'une des pires récessions d'Amérique latine (-11% en 2020), en raison d’un « verrouillage » précoce et strict qui a interrompu l'exploitation minière et presque toutes les activités commerciales. La sortie de crise s’annonce lente et laborieuse, alors que se dessine, de nouveau, un probable scénario d’instabilité politique et de troubles sociaux. L’incertitude et la popularité croissante de Castillo ont inquiété les marchés. Mais la devise s’est seulement légèrement effritée face au dollar.

Article publié le 16 avril 2021 dans notre hebdomadaire Monde – L’actualité de la semaine

[1] Le président Martin Vizcarra, vice-président de Pedro Pablo Kuczynski, et lui-même parvenu à la présidence après la démission, préférée à la destitution pour corruption (entre autres), de PPK en mars 2018, a été à son tour accusé de corruption. Il a été destitué par le Parlement début novembre et remplacé par le député Manuel Merino, président du Parlement. Cinq jours plus tard, suite aux brutales répressions lors d’une manifestation organisée par la jeunesse péruvienne afin d’exprimer sa colère contre la classe politique, Merino a été forcé à la démission. Ce dernier a été alors remplacé par le conciliateur Francisco Sagasti (actuel président intérimaire).

Pérou – Gauche radicale contre droite populiste

Au regard des résultats des derniers sondages d'opinion selon lesquels près d'un tiers des électeurs se déclarait indécis, l'institut de sondages Ipsos prévoyait que cette élection serait " la plus divisée de l'histoire du pays ". Les votants (le vote est obligatoire) ont manifesté un faible intérêt pour la campagne et plus de 17% d'entre eux ont glissé un bulletin blanc ou nul dans l'urne. Désenchantés, les Péruviens se déclarent usés par les crises institutionnelles chroniques. À titre d'illustration, le président élu le 6 juin sera le quatrième président du Pérou depuis novembre 2020, mois au cours duquel trois présidents s'étaient succédé.

Catherine LEBOUGRE, Economiste