UE – Souvenirs de Lépante, traquenards modernes et défis nouveaux

UE – Souvenirs de Lépante, traquenards modernes et défis nouveaux

En résumé

Si la bataille de Lépante est considérée comme un événement historique dont on retient l’heureuse (pour l’Europe) conclusion militaire, le vécu diplomatique est en revanche moins connu ; vécu qui faillit ne pas en faire une victoire, dévoilant ainsi que derrière l’unité des nations européennes dans la Sainte Ligue se nichait une multiplicité d’intérêts divergents et concurrents. Pour rappel, les deux campagnes diplomatiques qui la précédèrent, essayèrent de composer entre les deux puissances maritimes espagnole et vénitienne (cette dernière divisée en son sein entre la menace turque sur ses possessions et ses intérêts commerciaux), la retenue de la France et de l’Autriche, et l’objectif caché de la papauté d’utiliser la victoire pour s’imposer sur un monde protestant resté en dehors de l’événement. Pour rappel aussi, l’apport essentiel de la marine génoise à la victoire finale, avec la supériorité de son artillerie navale, faillit se traduire par une défection lorsque l’empereur Philippe tenta, pendant la bataille, de négocier un accord séparé avec une partie de la flotte turque.

Ces rappels sont particulièrement pertinents aujourd’hui : les tensions croissantes entre la méthode communautaire (représentant l’intérêt commun) et la méthode intergouvernementale (représentant l’intérêt plus ou moins composé des États) de l’Union européenne (UE) ont été placées sur le devant de la scène internationale à l’occasion du "couac" diplomatique orchestré par le président turc Erdogan lors de sa rencontre avec les présidents de la Commission européenne et du Conseil européen. La volonté d’Erdogan de négliger (c’est un tendre euphémisme) la présidente de la Commission à l’avantage du président du Conseil traduit bien l’intérêt des puissances étrangères à affaiblir l’Europe en abaissant le symbole de son unité à la faveur d’un dialogue avec les États, singulièrement moins puissants. Diviser pour mieux régner.

La volonté des pères fondateurs de l’UE de dépasser l’Europe des nations trouvait dans la méthode communautaire la matérialisation du principe d’égalité des conditions pour tous les pays. À l’époque, le moteur de l’affirmation de ce principe, fondé sur un ordre de droit et sur l’engagement à poursuivre l’intérêt commun, était la volonté d’imposer cette égalité, indépendamment de la taille et de la puissance des pays. Aujourd’hui, le moteur devrait être la reconnaissance qu’en Europe il n’y a plus de grands et de petits pays mais seulement de petits pays (qui ne se reconnaissent pas encore en tant que tels) et que l’échelon communautaire peut fournir la puissance nécessaire pour imposer et défendre ses intérêts dans un monde de puissances fortes. À condition, naturellement, que les États jouent le jeu. Car la diversité qui caractérise l’UE, si elle est une force, est aussi une faiblesse, qui peut la rendre insignifiante dans sa projection extérieure. La tension entre la méthode communautaire et la méthode intergouvernementale, qui s’était accrue avec la gestion de la grande crise financière, a pu trouver une solution positive avec la gestion de la crise de la Covid et l’accord sur le Plan de relance européen. Mais elle sera mise à l’épreuve par les besoins croissants de différenciation du processus d’intégration.

Celui-ci en effet devient de plus en plus complexe du fait de l’élargissement de l’UE ; la stratégie d’une différenciation flexible est désormais actée comme seule alternative à la fin redoutée du processus d’intégration. Ce choix n’est pas sans risques : cette stratégie, où certains avancent plus vite que d’autres dans certains domaines, en laissant toujours ouverte la possibilité de rejoindre le groupe pionnier, peut effrayer certains pays membres. La crainte d’une Europe qui choisirait une direction non souhaitée par certains peut les conduire à construire leur propre chemin de diversification. C’est ainsi que la diversification requiert l’unicité de certains principes et éléments fondateurs qui incarnent les valeurs fondamentales de la construction européenne (marché unique, règle de droit, unicité des institutions). La différenciation nécessite aussi un projet et un processus coordonné où les différences peuvent se sentir protégées et constituer un potentiel pour l’Union. Il s’agit là de l’identité européenne que l’on se doit de défendre et soutenir et qui définit notre continent dans un monde polarisé où la proposition de modèles alternatifs est de plus en plus aguerrie. Mais l’UE doit aussi réfléchir au changement des valeurs en cours ailleurs, qui vient défier notre propre construction, et se demander si les réponses du passé, ses leviers de puissance historiques (puissance réglementaire, pouvoir technocratique, aversion au risque, complaisance avec certains voisins) ne se transforment pas aujourd’hui en vulnérabilités.

Article publié le 9 avril 2021 dans notre hebdomadaire Monde – L’actualité de la semaine

UE – Souvenirs de Lépante, traquenards modernes et défis nouveaux

La volonté d'Erdogan de négliger (c'est un tendre euphémisme) la présidente de la Commission à l'avantage du président du Conseil traduit bien l'intérêt des puissances étrangères à affaiblir l'Europe en abaissant le symbole de son unité à la faveur d'un dialogue avec les États, singulièrement moins puissants. Diviser pour mieux régner.

Paola MONPERRUS-VERONI, Economiste