Zone euro – "Whatever it takes", "quoi qu'il en coûte", ou l'action collective sur les anticipations

Zone euro – "Whatever it takes", "quoi qu'il en coûte", ou l'action collective sur les anticipations
  • La socialisation des anticipations
  • Lutte contre Darwin
  • Tracer une trajectoire par une vision du futur

En résumé

Depuis l’essor de la pandémie il y a un an, les acteurs économiques ont été pris dans un processus constant de reconfiguration de leurs anticipations.

Le déconfinement et la maîtrise partielle de la diffusion du virus en Europe au printemps dernier, mais aussi l’action stabilisatrice rapide de la BCE et l’activisme des politiques nationales de soutien, ont d’abord permis d’anticiper une fin rapide de la crise. Celle-ci paraissait confirmée par le rebond de l’activité durant l’été, poussé à la fois par la reprise de l’activité mais aussi par une normalisation partielle des comportements de dépense. De plus, l’amélioration des connaissances sur les caractéristiques du virus et sur les moyens de le combattre et de l’endiguer permettait un meilleur ancrage des anticipations. Elles se concentraient fortement autour de l’un des scénarios possibles, le scénario optimiste de sortie de crise.

La socialisation des anticipations

Le retour des contaminations à l’automne a pris de court les gouvernements, tiraillés entre attentisme et activisme dans leur stratégie de lutte contre le virus. La prévisibilité plus faible du cours de la pandémie a imposé une reconfiguration sur une plus longue durée des anticipations portant sur les contraintes d’activité et à réviser leur coût à la hausse. Face au tâtonnement des stratégies de restriction et à une moindre visibilité sur la fin de la pandémie, la distribution des anticipations est passée d’une concentration autour du scénario optimiste de sortie de crise à une plus forte dispersion et à l’agrégation autour de scénarios alternatifs, plus pessimistes. Lorsque les agents s’accordent sur un équilibre inefficace, alors qu’existent d’autres équilibres de qualité supérieure, c’est que l’économie présente un défaut de coordination. On peut identifier ce défaut dans les hésitations autour des stratégies de limitation de l’activité et de la mobilité. En effet, l’arbitrage entre l’économique et le sanitaire est devenu plus difficile à trancher, influencé par les coûts du premier confinement désormais connus et qui ont dessiné des hiérarchies économiques entre les pays. Ce tâtonnement s’est néanmoins accompagné de déclarations de "quoi qu’il en coûte" quant à l’accompagnement économique de la crise. Si l’incertitude sur la maîtrise du virus ne pouvait pas être dissipée, un "point focal" aura été créé quant à la volonté des États de soutenir les agents privés face à la crise économique sur une période longue, produisant ainsi une dynamique auto-réalisatrice de comportements optimistes.

Lutte contre Darwin

Si, en fin d’année dernière, la disponibilité de plusieurs vaccins a pu coordonner les anticipations sur un équilibre supérieur, cela ne fut pas de longue durée. L’apparition de variants du virus, et leur avantage sélectif sur la souche initiale moins contagieuse, ainsi que les retards dans la production et la distribution des vaccins ont opéré une nouvelle dispersion des anticipations. Cela a conduit à une reformulation de l’arbitrage, plus difficile, entre pertes plus durables d’activité et maîtrise d’une pandémie devenue plus complexe.

 

Tracer une trajectoire par une vision du futur

Ramener la distribution de la perception du risque des extrêmes à la moyenne autour du bon équilibre : cette semaine, les institutions européennes étaient mobilisées sur ce front. D’abord, le Parlement européen a finalement approuvé la "Facilité pour la reprise et la résilience", pilier principal du plan de relance Next Generation EU, soit 672,5 milliards d’euros (sur un total de 750) sous forme de prêts et de subventions. L’objectif est d’atténuer les effets de la pandémie et de coordonner la reconstruction et la transformation de l’économie européenne, mais surtout de dessiner une trajectoire de sortie de crise par le haut en mettant les moyens nécessaires, afin de faire converger les anticipations sur cette vision du futur qui doit déterminer le présent.

Ensuite, le Parlement européen s’est félicité de l’action de la BCE pour garantir la stabilité financière durant la pandémie et a soutenu son appel en faveur "d’un alignement complet des politiques budgétaires et monétaires", ainsi que de l’engagement "d’utiliser tous les outils qui produiront les résultats les plus effectifs, efficaces et proportionnés" en vue de soutenir la reprise économique de la zone euro.

Enfin, la Commission européenne a lancé un message d’optimisme prudent avec sa dernière mise à jour des prévisions pour la zone euro. Bien que les perspectives pour 2021 aient été révisées à la baisse (de 4,2% à 3,8%) sous l’effet d’une moindre croissance au quatrième trimestre 2020 et au premier trimestre 2021, le dynamisme de l’activité attendu au deuxième semestre et en 2022 (3,8%) sera plus soutenu que dans ses prévisions de novembre (3%) et le niveau pré-crise du PIB atteint plus tôt. Mais elle met aussi en garde : l’incertitude reste élevée et le risque d’une persistance de la pandémie, ainsi que de cicatrices plus profondes de la crise (faillites, chômage, inégalités) existent. Un scénario plus optimiste peut aussi se dessiner, si une diffusion plus rapide de l’immunité conduit à une levée plus précoce des contraintes à la mobilité engendrant de l’optimisme et renforçant des anticipations auto-réalisatrices autour de ce scénario.

Article publié le 12 février 2021 dans notre hebdomadaire Monde – L’actualité de la semaine

Zone euro – "Whatever it takes", "quoi qu'il en coûte", ou l'action collective sur les anticipations

Si, en fin d'année dernière, la disponibilité de plusieurs vaccins a pu coordonner les anticipations sur un équilibre supérieur, cela ne fut pas de longue durée. L'apparition de variants du virus, et leur avantage sélectif sur la souche initiale moins contagieuse, ainsi que les retards dans la production et la distribution des vaccins ont opéré une nouvelle dispersion des anticipations. Cela a conduit à une reformulation de l'arbitrage, plus difficile, entre pertes plus durables d'activité et maîtrise d'une pandémie devenue plus complexe.

Paola MONPERRUS-VERONI, Economiste