États-Unis – Investiture de J. Biden, moment d'histoire ou bavardage ?

États-Unis – Investiture de J. Biden, moment d'histoire ou bavardage ?

En résumé

La lecture d’un poème à l’investiture présidentielle est une tradition démocrate inaugurée par Kennedy, ce n’est pas nouveau. Mais cette fois, Amanda Gorman a presque volé la vedette à Joe Biden, qui a pourtant réussi son discours ! Bien sûr, cela tient au charisme de la jeune femme, mais pas seule­ment. Il y a là quelque chose d’essentiel, qui ne doit pas échapper aux politologues.

À la vérité, derrière l’unanimité générale, une partie du monde a peut-être aussi pensé que ce n’était pas du Shakespeare et que les États-Unis nous ser­vaient là du Hollywood remâché, après avoir donné dans le drame. Une autre partie cependant a été réellement touchée par Amanda, ses mots, ses mains et cette sensation de retrouver un léger parfum du rêve américain, dont nous sommes tout de même tous orphelins. Mais surtout, la poésie de la jeune femme, brandie ce jour-là, dans ce pays-là, avec cette grâce-là, donnait la sensation d’un premier pas, même fragile, vers une reconstruction politique qu’on espère, mais dont rien ne nous dit qu’elle sera réussie. Pourquoi cette sensation si forte ? 

Retour de la vérité

Tchekhov nous donne peut-être la réponse dans l’une de ses correspondances[1]. "On ne doit jamais mentir : l’art a ceci de particulièrement grand qu’il ne tolère pas le mensonge. On peut mentir en amour, en politique, en médecine. On peut tromper les gens, voire Dieu, mais dans l’art, on ne peut mentir". La poésie, la vraie, est donc un exercice de vérité. Évidemment, cela raisonne particulièrement dans un monde qui est justement fracassé par la post-vérité. La poésie est vérité et résistance. C’est en cela qu’elle prend sa valeur politique, ce qu’Akhmatova ou Neruda savaient en d’autres temps et d’autres lieux. Certes, Amanda était fille du système officiel ce jour de l’investiture, mais elle incarnait littérale­ment une forme d’antidote aux fake news. Un antidote à la colère. Émotion contre émotion. Amanda est l’exact contraire de Trump.

Pas de transition sans imaginaire

La poésie connecte aussi puissamment à l’imagi­naire, et beaucoup de théoriciens de la décroissance ont compris l’importance de cela. En effet, il faut d’abord inventer un autre imaginaire pour consom­mer autrement[2]. C’est-à-dire qu’il faut donner de la valeur à autre chose. Idée naturelle aux poètes mais perturbante pour les économistes qui, pourtant, sont tous en train d’intégrer, Covid oblige, cette nécessité de la réflexion sur la valeur, les communs, le care... Il n’y aura que du greenwashing s’il n’y a pas un autre éthos, une autre façon d’être et de penser, qui changera alors naturellement nos conversations, nos décisions, nos universités, nos conseils d’admi­nistration.

Pas de soft power non plus

Enfin, la poésie façonne les humeurs, les préféren­ces et elle passe facilement les frontières, Covid ou pas ! Il paraît que, même en Inde, la chanson de Gavroche est connue. En cela, la poésie participe à ce soft power, défini par Joseph Nye en 1903[3] comme "la capacité d’un pays à structurer une situation de telle manière que d’autres pays dévelop­pent des préférences ou définissent leurs intérêts en harmonie avec les siens".

Cette notion de "préférence" est importante parce que c’est l’un des seuls mots qu’on retrouve à la fois chez les économistes – que ce soit pour étudier les comportements des Banques centrales, des consommateurs ou des investisseurs – mais aussi chez les politologues. Même les plus réalistes voient derrière le renversement des hégémonies des ruptures d’équilibre de puissance, mais aussi de profonds changements de préférences dans les populations. L’un ne va pas sans l’autre. La puis­sance se pense aussi en termes de préférences.

Les États-Unis sauront-ils encore construire du rêve américain ? Pourront-ils rebâtir un soft power très abimé par leur crise intérieure ? Amanda semble prouver que oui.

Histoire ou bavardage ?

Quant à Joe Biden, qui parlait juste avant elle, il s’en est bien sorti, mettant l’accent sur l’unité, la confiance, le moment historique à saisir, le pouvoir de l’exemple pour reconstruire les alliances, l’hérita­ge à laisser aux enfants, le courage, le cœur, le respect, l’humilité et la démocratie bien sûr. Le discours était beau et le nou­veau président l’a bien prononcé, alternant douceur, apaisement et force. Positionnement politique de père de la nation quand il évoque Lincoln tout comme le "Dc King". Mais il faut bien cela pour construire sa légitimité face aux Républicains, tout en gardant des troupes démocrates unies, dont une part est déjà déçue par des nominations pas assez progressistes à leur goût.

Car, à vrai dire, Joe Biden marche sur une corde raide : il y a eu victoire électorale, mais la crise politique américaine va durer longtemps. Il faudra bien plus que de l’économie pour la résoudre car les clivages, qui sont désormais identitaires, rendent chacun sourd et aveugle. Stephen Marche[4], s’ap­puyant notamment sur les modèles du Peace research institute d’Oslo à propos des guerres civiles, alerte : on retrouve aux États-Unis des stigmates connus et inquiétants du type "montée de la politique définie comme butin à saisir, hyper-partisanerie détruisant les symboles institutionnels, destruction délibérée (iconoclasme) des statues, inégalités horizontale et verticale (énormes écarts entre les riches et les pauvres et entre les groupes ethniques)". Le risque le plus grand pour Joe Biden, reste donc intérieur : "il n’y a aucun moyen pour la Chine de détruire les États-Unis. Nous seuls, Américains, pouvons nous détruire nous-mêmes" (J. Diamond[5]).

Un discours peut-il construire l’histoire ? Bien sûr. Hegel le dit clairement dans les premières pages de la Raison dans l’Histoire. "Les hommes disent, certes, souvent, que ce ne sont que des discours : et ils veulent dans cette mesure en montrer le caractère innocent. Un discours de ce type n’est que du bavardage et ce bavardage a le grand avantage d’être innocent. Mais des discours de peuples à peuples ou adressés à des peuples ou à des princes sont partie intégrante et constitutive de l’histoire". Oui, mais Hegel parle de Périclès, pas de Joe Biden…

Pour l’instant, on ne se sait donc pas encore si cela aura été un mercredi de bavardage ou d’histoire. Il va falloir attendre les actes. La vérité. Mais au moins, on aura un peu rêvé grâce au souffle d’Amanda. Juste le temps d’un moment de poésie, mais ce n’est pas rien quand le monde entier l’a vu.

Article publié le 22 janvier 2021 dans notre hebdomadaire Monde – L’actualité de la semaine

[1] Anton Tchekhov, Conseils à un écrivain, Éditions du Rocher

[2] Serge Latouche, La décroissance ou le sens des limites, Le Monde Diplomatique, 2017

[3] Joseph Nye, Bound To Lead. The Changing Nature of American Power, Basic Books, 1990

[4] https://www.lesaffaires.com/blogues/jean-frederic-legare-tremblay/vers-un-conflit-civil-imminent-aux-etats-unis/622520

[5] J. Diamond, Bouleversement, les nations face aux crises et aux changements, Gallimard, 2020

États-Unis – Investiture de J. Biden, moment d'histoire ou bavardage ?

A vrai dire, Joe Biden marche sur une corde raide : il y a eu victoire électorale, mais la crise politique américaine va durer longtemps. Il faudra bien plus que de l'économie pour la résoudre car les clivages, qui sont désormais identitaires, rendent chacun sourd et aveugle. Stephen Marche, s'appuyant notamment sur les modèles du Peace research institute d'Oslo à propos des guerres civiles, alerte : on retrouve aux États-Unis des stigmates connus et inquiétants du type "montée de la politique définie comme butin à saisir", hyper-partisanerie détruisant les symboles institutionnels, destruction délibérée (iconoclasme) des statues, inégalités horizontale et verticale. Le risque le plus grand pour Joe Biden, reste donc intérieur : "il n'y a aucun moyen pour la Chine de détruire les États-Unis".

Tania SOLLOGOUB, Economiste