Le Myanmar – Apocalypse Now

Le Myanmar – Apocalypse Now

En résumé

Le jeudi 1er juillet marqua un triste anniversaire en Birmanie : cinq mois se sont écoulés depuis le coup d’État mené par la junte militaire birmane, l’armée (la « Tatmadaw ») reprenant ainsi le pouvoir après dix ans d’un régime semi-démocratique. La répression brutale du régime a fait la Une des médias mondiaux, et les violences perpétrées ont provoqué une forte indignation à travers le globe. Aujourd’hui, les perspectives restent sombres.

L’Armée des ombres

Si les nouvelles de Mandalay, Rangoun ou de la capitale Naypyidaw sont moins présentes dans la presse, c’est aussi que le conflit s’est enraciné et évolue désormais moins rapidement. La taille des manifestations et le suivi de la grève générale, mis en place lors du coup d’État, ont diminué. Le gouvernement d’opposition, mené par les membres du Parti pro-démocratie précédemment au pouvoir (le NLD, Parti d’Aung San Suu Kyi), est populaire, mais manque de moyens. Pour y remédier, ceux-ci ont formé le 16 avril un « gouvernement d’unité nationale », en s’accordant avec les groupes ethniques armés (GEA) qui peuplent et parfois contrôlent une partie substantielle de la périphérie du pays. La coalition est néanmoins instable. Les GEA se méfient toujours de ces leaders pro-démocratie bamars (l’ethnie majoritaire) qui avaient adopté une politique stricte vis-à-vis des minorités lorsqu’ils étaient au pouvoir, et une attitude ambiguë lors des massacres de villages de l’ethnie Rohingya. Mais le mariage de convenance semble produire des effets. L’Armée indépendantiste Kachin et l’Armée de libération nationale Karen, deux des plus anciens GEA, ont repris les combats de guérilla dès mars et ont réussi à capturer des bases militaires, profitant d’une meilleure connaissance du terrain et de soldats expérimentés. De plus, les GEA de la périphérie entraînent des opposants bamars, qui reviennent ensuite dans les villes du centre. Le 23 juin, des milices d’opposition se revendiquant du gouvernement d’opposition ont ainsi livré leur première bataille à Mandalay. Cependant, le gouvernement d’opposition a échoué à se faire reconnaître comme seul légitime à l’international, et même une attaque concertée de l’ensemble des groupes ethniques armés du pays ne suffirait probablement pas à déloger la Tatmadaw : selon The Economist, les forces combinées des rebelles représentent à peine 80 000 hommes, contre 350 000 pour l’armée régulière. En attendant, plus de 875 oppo­sants ont été tués en cinq mois, sans compter les victimes des combats à la périphérie.

L’échec de l’ASEAN

Une situation aussi instable est extrêmement problématique pour les voisins de la Birmanie, qui craignent une exportation du conflit. Selon l’ONU, 10 000 Birmans auraient quitté le pays depuis le coup d’État pour rejoindre l’Inde et la Thaïlande, historiquement une terre d’asile pour les minorités ethniques persécutées[1].

L’ASEAN, association des nations d’Asie du Sud-Est, a donc tenté de résoudre la situation diplomatiquement, se réunissant le 24 avril avec le chef de la junte pour écrire la feuille de route qui permettrait théoriquement une sortie pacifique du conflit et un rétablissement de la stabilité dans le pays. Les « cinq points »[2] n’ont cependant pas été respectés et l’ASEAN semble toujours hésitante à déroger à sa longue tradition de non-intervention, les leaders non-démocratiques craignant de fixer un précédent qui leur serait néfaste[3]. Le leader de la Thaïlande, lui-même issu d’une junte militaire en proie à de graves contestations domestiques depuis 2019, a ainsi boycotté le sommet. L’ASEAN a cherché le soutien de la Chine le 7 juin lors d’un sommet à Chongqing (Sichuan), mais a encore une fois manqué de prendre une position unie et ferme, alors que l’ambassadeur chinois à Naypyidaw reconnaissait officiellement le chef de la junte Min Aung Hlaing comme « leader » du pays.

Démocratie et géopolitique

Dans un contexte de tensions géopolitiques mondiales, le comportement des capitales vis-à-vis du Myanmar relève rapidement de la prise de position stratégique. Les États-Unis et l’Europe ont donc appliqué un millefeuille grandissant de sanctions sur les dirigeants de la junte. Les dernières datent du 21 juin : le Conseil européen a rajouté huit personnes et trois entités à une liste qui compte désormais quarante-trois personnes et six entités. Ces mesures sont significatives, car elles visent des haut-gradés (ministres, vice-ministres), et pour la première fois la source de la richesse de la Tatmadaw : les industries extractives, en l’occurrence le jade et le bois. Les revenus du secteur du gaz (en tout 3,3 milliards de dollars en 2020) restent pourtant intacts, malgré les demandes des activistes pour que les entreprises énergétiques cessent le paiement d’impôts.

D’autres États ont au contraire refusé de condamner le coup d’État, arguant que cela revenait à « s’ingérer dans des affaires domestiques ». Dans la région, on retrouve les pays à tendance autoritaire : Cambodge, Viêt-Nam, Philippines, ou encore Thaïlande. À l’international, la Russie et la Chine se sont également montrées particulièrement conciliantes. Le 21 juin, Min Aung Hlaing a été accueilli chaleureusement à Moscou par le ministre de la Défense Sergei Shoigu, continuant ainsi une politique de rapprochement entamée avant le coup d’État avec la vente d’armes, expliquant le soutien inconditionnel de Moscou à l’ONU.

La géopolitique de Kautilya

Le Myanmar va-t-il donc se fondre dans un club de puissances autoritaires, avec la bénédiction de la Chine et de la Russie ? Pas si simple. En effet, la Tatmadaw se perçoit avant tout comme la gardienne de l’indépendance du pays, vivant dans la paranoïa de « forces étrangères » qui menaceraient son intégrité. À ce titre, la Chine est perçue avec d’autant plus de suspicions que le Pékin maoïste avait soutenu le Parti communiste birman lors des années 1960-1970, lui offrant armes et enseignements pour qu’il renverse le régime déjà contrôlé par la Tatmadaw. Le PCB déclinant s’est ensuite transformé et a donné naissance à une partie des groupes ethniques armés qui existent encore aujourd’hui, et combattent toujours le régime... avec le soutien de la Chine, qui se sert occasionnellement de ces proxys pour faire pression sur les gouvernements birmans[4]. Devenir un État satellite de Pékin est donc hors de question pour la Tatmadaw.

La junte est ainsi adepte de Kautilya, penseur indien du IVe siècle avant notre ère surnommé le Machiavel indien, à qui l’on doit la théorie du Rajmandala[5]. Le théâtre de la stratégie d’un État serait divisé en cercles concentriques autour de l’État. Mes voisins directs sont ceux qui ont le plus de chances d’être mes ennemis, mais cela vaut aussi pour mes voisins, qui ont leurs propres ennemis dans leur périphérie directe. Or, comme les ennemis de mes ennemis sont mes amis, un fin stratège s’alliera avec des puissances éloignées, qui ont peu de chance d’être des menaces directes pour la souveraineté de l’État. La Tatmadaw va donc chercher en Russie un allié éloigné, potentiellement neutre, qui lui permettrait d’élargir sa marge de manœuvre vis-à-vis de la Chine en diversifiant ses soutiens. Moscou a bien conscience de cette dynamique, et fait attention à ne pas blesser la Chine, en gardant une distance prudente avec le régime (le Kremlin a annoncé que V. Poutine ne rencontrera pas Min Aung Hlaing, et Moscou ne l’a toujours pas reconnu comme leader du pays). Cela reste néanmoins une opportunité pour la Russie de s’implanter en Indo-Pacifique, une région à l’importance géopolitique croissante et où Moscou est peu, voire pas présent.

Tous les chemins mènent à Pékin

Cette stratégie se heurte en effet à la faiblesse des liens économiques actuels. Ils sont négligeables comparés à la Chine, premier partenaire commercial et deuxième source d’investissements. Pékin a déjà signalé sa volonté de continuer sa poussée au Myanmar, en s’appuyant sur un projet des nouvelles « routes de la soie » : le « China-Myanmar Economic Corridor », un ensemble d’infrastructures censées relier la province frontalière pauvre et enclavée du Yunnan avec les voies du commerce international qui transitent par l’océan indien[6]. À moyen terme, le retrait d’investisseurs étrangers effrayés par le coup d’État se traduira donc certainement par un renforcement, même relatif, de la présence chinoise dans le pays. La Tatmadaw devra alors redoubler d’efforts pour conserver son indépendance, et notamment celle de ses hydrocarbures, actuellement exploités par une diversité d’acteurs. Une multiplication des sanctions, voire un isolement économique total, limiterait cependant drastiquement ses options, qui se réduiraient alors à la Russie, ou, à contrecœur, à la Chine.

À long terme, l’évolution du Myanmar en un État « paria » du type Iran ou Corée du Nord, le pousserait donc encore davantage dans les bras de la Chine. Cela n’est pas sans ironie considérant l’obsession de la Tatmadaw pour la souveraineté et l’indépendance du pays. Une ironie qui souligne aussi l’aspect tragique des événements pour le peuple birman, victime directe de ses dirigeants.

 

Note rédigée par Pierre Bucaille, stagiaire géopolitique, sous la responsabilité de Tania Sollogoub

Article publié le 2 juillet 2021 dans notre hebdomadaire Monde – L’actualité de la semaine

[1]On estime à 92 000 le nombre de Birmans vivant actuellement en Thaïlande, 85% provenant de l’ethnie Karen, en conflit depuis les années 1980 avec la Tatmadaw.

[2] 1) cessation immédiate de la violence et retenue de la part de toutes les parties ; 2) toutes les parties doivent entamer un « dialogue constructif » en vue d'une « solution pacifique dans l'intérêt du peuple » ; 3) un envoyé spécial de la présidence de l'ASEAN servira de médiateur dans ce dialogue ; 4) l'ASEAN va fournir une aide humanitaire ; 5) l'envoyé spécial et sa délégation se rendront au Myanmar pour rencontrer toutes les parties.

[3]Assessing the Outcome of ASEAN’s Special Meeting on Myanmar” The Diplomat, 27 April 2021.

[4] « China and the Myanmar Junta: A Marriage of Convenience”, Pr Sudha Ramachandran, Jamestown Project China Brief Volume: 21 Issue 6, 25 March 2021.

[5] « Rajamandala Theory and India’sInternational Relations » Amalendu Misra, 2016, Nacao e Defesa, n°142, pp 11-27. 

[6] "The China-Myanmar Economic Corridor and China’s Determination to See It Through” Wilson Center, 26 May 2021.