Colombie – La petite goutte d'eau qui fait déborder un vase déjà très plein

Colombie – La petite goutte d'eau qui fait déborder un vase déjà très plein
  • Une facture économique et sociale lourde
  • Vaste problème, moyens limités, calendrier complexe

En résumé

Depuis fin avril, alors que se manifeste une troisième vague de pandémie, la Colombie est secouée par un mouvement de protestations : protestations contre le gouvernement de droite du président Iván Duque dont le projet de réforme fiscale présenté le 15 avril au Congrès[1] constitue le détonateur mais dont les racines sont multiples, structurelles, exacerbées par la crise du coronavirus. Ce qui a commencé comme une contestation classique contre une réforme fiscale s’est transformée en colère politique, avivée par une répression policière violente.

Le projet, intitulé "Loi de Solidarité soutenable", visait à accroître les recettes de l’État de 2 points de pourcentage (p.p.) du PIB (soit 6,3 Mds USD) dans le but de financer les programmes sociaux en prévoyant notamment l’élargissement de la TVA à de nombreux produits et de l’assiette de l’impôt sur le revenu. Accusé de taxer injustement la classe moyenne, il a été massivement rejeté par l’opposition, les syndicats et des cadres du parti au pouvoir. Alors que le projet a été retiré le 2 mai par le président, le gouvernement semble dans l’impasse. Pour la population, déjà épuisée par la crise économique et les ravages de la pandémie, la réforme fiscale constitue la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.

Une facture économique et sociale lourde

En effet, dans une région qui recense à cette date plus d’un million de morts du coronavirus, la Colombie figure parmi les pays d’Amérique latine les plus durement touchés par la crise de Covid-19 : 4e pays de la région en termes de décès[2] et 5e en termes de contraction économique. La crise sanitaire n’a fait qu’accroître la précarité et les inégalités déjà historiquement élevées dans un pays où près de la moitié de la population active vit d'emplois informels. Selon les chiffres officiels de la DANE[3], entre 2019 et 2020, l’indice de Gini est passé de 0,526 à 0,544 et le taux de pauvreté a augmenté de près de 7 p.p. pour atteindre 42,5%. De plus, en mars 2021, le chômage atteignait encore 14,2%, contre 12,6% en mars 2020. Certes, une amélioration conjoncturelle se dessine et, au premier trimestre 2021, le taux de croissance du PIB a surpris positivement. Malgré les restrictions à la mobilité imposées en janvier pour contrer la deuxième vague de pandémie, après trois trimestres consécutifs de déclin impliquant une chute de 6,8% en 2020, le PIB a enregistré une croissance positive de 1,1% sur un an. En voie de récupération depuis le second semestre 2020, la croissance a dépassé les attentes de la Banque centrale[4] (-0,3%) qui a même révisé à la hausse ses prévisions de croissance pour 2021 de 4,6% en janvier à 6% en avril : une révision qui risque néanmoins de faire pâle figure au regard du mécontentement.

Déjà confrontés aux mobilisations dans les rues depuis 2018, ce sont en effet le président et, au-delà, le système politique qui semblent être remis en question. Les manifestants réclament une politique plus sociale mais expriment également un désir de "pacification" et de respect des droits. Ils exigent notamment le retrait de nombreuses réformes proposées par le gouvernement de Duque touchant au système de santé et de retraites, la création d’un revenu de base universel et un accès à l’éducation gratuite dans le système public. Par ailleurs, les citoyens dénoncent la violence sous ces multiples formes. Celles-ci concernent, notamment, la non-consolidation de l’accord de paix signé en 2016 avec les FARC, une remontée des crimes et violences, l’impunité et le renversement des rôles de la police et des paramilitaires et les abus des forces de l’État envers les manifestants. En effet, les mobilisations ont été le scénario de violences de la part des forces de l’ordre qui ont suscité de sévères critiques de la part de l'ONU, l'Union européenne, les États-Unis et des ONG internationales et locales. Alors que plus de 540 personnes ont été portées disparues, les répressions auraient causé la mort d’au moins 43 personnes et plus de 1 700 blessés, d’après le ministère de la Défense[5] et le Défenseur du peuple[6] (entité publique de protection des droits de l’Homme). Enfin, les réclamations portées par les manifestants concernent également la gestion de l’épidémie par l’exécutif et le rythme lent de la campagne de vaccination. Alors que sévit une troisième vague d’infections, encore en pleine ascension, et que Bogota est soumise à de nouvelles restrictions, seuls 10% de la population ont reçu une première dose du vaccin jusqu’à cette date [7].

Vaste problème, moyens limités, calendrier complexe

Face aux contestations, le 2 mai, le président Duque a donc retiré le projet et proposé un débat national, en promettant un nouveau texte qui exclurait les points les plus contestés (TVA sur les aliments, services publics et carburants et élargissement de la base fiscale sur la rente des particuliers). Cependant, à cette date, les réunions entre les représentants du gouvernement et le Comité de Grève n’ont abouti à aucun consensus. Le comité a annoncé qu’il continuerait de manifester. Tout en refusant d’admettre la répression, pour apaiser les tensions, le chef de l'État a promis la gratuité des frais d'entrée des universités publiques pour les plus modestes et des facilités de crédits au logement pour les jeunes.

Le retrait de la réforme laisse toutefois entier le problème de la collecte fiscale et des moyens dont dispose l'État non seulement pour faire face à la pandémie, aux défis de la pauvreté et de la criminalité mais aussi pour restaurer les finances publiques. Avec un ratio dette sur PIB qui a doublé depuis 2011 (passant de 30% à 59,8% en 2020), la situation fiscale inquiète et, selon le ministère des Finances, en l’absence de réforme, le ratio dette sur PIB pourrait augmenter de 5 p.p. par an, dépassant 70% du PIB en 2024, et serait susceptible d’atteindre 100% du PIB en 2030. L’incapacité du gouvernement à s’engager fermement sur la voie étroite de la stabilisation de la dette publique a contribué à la dégradation de la notation du pays et compromet son Investment grade : le 19 mai, Standard & Poor’s a dégradé la note du souverain sous Investment Grade (de BBB- à BB+). Fitch, en avril 2020, avait abaissé le rating à BBB-, tout en maintenant une perspective négative. Quant à Moddy’s (Baa2), la perspective a été revue à négative en décembre 2020.

À un an de la fin du mandat du président, le temps presse pour mettre au point un projet qui puisse recueillir un consensus et tempérer les ardeurs négatives des agences. La période pour légiférer sur la réforme prendra fin le 20 juin ; le gouvernement a néanmoins la possibilité de convoquer une session extraordinaire avant le 20 juillet pour présenter un nouveau document au Congrès. Au-delà, le divorce avec la société sera difficile à surmonter pour Iván Duque, dont le taux de confiance est descendu à 33%. D’ici aux prochaines élections générales, prévues fin mai 2022, de nouveaux affrontements sont susceptibles de secouer la Colombie encore en proie à une violence quasi endémique.

Article publié le 28 mai 2021 dans notre hebdomadaire Monde – L’actualité de la semaine

[1] Voir Hebdomadaire du 30 avril 2021 : "Colombie – Le projet de réforme fiscale ou l’exercice d’équilibriste"

[2] Avec un ratio de 211,27 morts pour 100 000 habitants, le Brésil est en tête de liste, suivi du Pérou (206,4), du Mexique (171,91), de la Colombie (166,51) et de l’Argentine (163,87) (WHO Coronavirus (COVID-19) Dashboard – 26 mai 2021)

[3] Departamento Administrativo Nacional de Estadistica (DANE) – "Comunicado de prensa, Pobreza monetaria, Año 2020" – 29 avril 2021

[4] Banco Central de la República de Colombia (BanRep) – "Informe de Politica monetaria, abril 2021" – mis à jour le 7 mai 2021

[5] Site officiel du Ministère de la Défense National, Centre de presse, Dernières nouvelles – 26 mai 2021

[6] Site officiel de la Defensoria del Pueblo, Comunicados – 26 mai 2021

[7] Our World in Data, COVID-19 data explorer – 24 mai 2021  

Colombie – La petite goutte d'eau qui fait déborder un vase déjà très plein

La période pour légiférer sur le projet de réforme fiscale présenté le 15 avril prendra fin le 20 juin ; le gouvernement a néanmoins la possibilité de convoquer une session extraordinaire avant le 20 juillet pour présenter un nouveau document au Congrès. Au-delà, le divorce avec la société sera difficile à surmonter pour Iván Duque, dont le taux de confiance est descendu à 33%. D'ici aux prochaines élections générales, prévues fin mai 2022, de nouveaux affrontements sont susceptibles de secouer la Colombie encore en proie à une violence quasi endémique.

Catherine LEBOUGRE, Economiste