Henry, Milan et les autres…

Henry, Milan et les autres…

En résumé

À 98 ans, Henry Kissinger[1] souffle encore à l’oreille des grands. Notoriété interpellante pour cet artisan du rapprochement sino-américain des années 70 qui aidera la Chine, futur ennemie, à décoller ! Mais cet homme-là sait renifler la Paix, la Guerre et les chemins opposés qui y mènent. Ainsi, en novembre dernier, il lançait un avertissement quant à l’urgence d’apaiser la tension entre les États-Unis et la Chine, qui peut conduire, selon lui, à un cataclysme. En 2018, il dénonçait aussi, dans un article éclairant, les dangers d’une plongée dans l’intelligence artificielle sans vision nationale prédéfinie par un comité de sages. Car la société humaine, dit-il, est impréparée philosophiquement et intellectuellement à ce saut. Un déploiement de l’IA non ordonné par un projet politique est une menace pour l’Âge de la Raison commencé avec l’imprimerie. Quant à l’espace cyber, il y perçoit un terrain d’anarchie "hobbesienne"[2] qui affaiblit l’ordre international. Clairement, Henry n’est pas sénile !

Le sommet Biden-Poutine a fait couler beaucoup d’encre. Événement important ou inutile ? Ce week-end, voilà que les États-Unis préparent de nouvelles sanctions. Déjà ? Il suffirait donc, pour prévoir l’avenir, de projeter l’histoire des derniers mois ? Mais cette vision linéaire de la prévision implique une montée exponentielle de la tension et c’est trop simple comme scénario. Car la géopolitique est comme la structure des livres, et permettez ce détour pré-estival. Pensez à Diderot ou Kundera, ou à une improvisation de jazz. La structure peut être invisible mais elle est là. C’est elle qui oriente les événements de long terme, même si parfois, on se prend à croire à une errance des personnages. La structure, ce sont les sept parties des romans de Kundera et ce sujet qui organise la polyphonie de ses héros : l’Histoire, l’Europe centrale fracassée, la Weltanshauung[3] d’une époque.

En fait, ce sommet avait une structure géopolitique et elle avait des accents "kissingériens". Si cette tendance se prolonge, renouer avec un tel ADN de l’histoire américaine donnerait une orientation à la stratégie de Washington. En géopolitique comme en économie, il faut se fier aux effets d’inertie historique. Le "path dependancy" disent les économistes… Pour autant, le roman international va être perturbé par des événements qui peuvent créer des chocs. Notamment, les pressions de politique intérieure. N’oublions pas que la priorité de Biden est de ressouder une nation clivée, et celle de Poutine d’assurer la stabilité de son pays et de son étranger proche, dans une fin de règne troublée.

La Russie en pivot ?

Kissinger veut dire "realpolitik". Ainsi, la Russie restera une ennemie dans les documents de défense américains. Mais la pousser dans les bras chinois matérialiserait le cauchemar du vieux Mackinder[4]. "Qui tient le heartland (le continent eurasiatique) tient le monde" pensait Mackinder au début du XXe siècle, persuadé qu’il fallait voir le monde à partir d’une carte polaire, qui met en évidence une île centrale. Ce principe est encore plus actif à l’heure où la Chine est une menace existentielle pour les États-Unis, car une alliance opérationnelle entre la Chine et la Russie renverserait les équilibres mondiaux. Mais comment faire adopter aux Américains un « soft landing » avec la Russie ? Et que dire aux Polonais ? Sans compter les Droits de l’Homme, principe central de construction du "Club de démocraties"…

Où en est la réalité du rapprochement russo-chinois : difficile de croire à un drift de Moscou vers la Chine, tant la société, l’histoire et la tradition de ce pays sont imprégnées d’un désir d’Occident. Cela renvoie à la "double conscience russe"[5], à la fois idéalisation et peur de l’Ouest, structure mentale qui a émergé bien avant les temps soviétiques. Quant à l’Asie centrale, hinterland stratégique, il est difficile aussi de tracer la limite entre la simple influence ou la menace que représente la Chine pour Moscou. Mais la part chinoise croît vite dans les investissements et les échanges russes. Et la collaboration militaire et technologique s’accélère. Et puis la population est lasse des sanctions et, comme d’autres, ressent une sorte de bascule du monde vers l’Asie. Selon le Centre Levada, 52% des Russes se déclaraient européens en 2008, alors qu’ils sont 64% aujourd’hui à dire ne pas l’être…

Vive les vieux téléphones !

Realpolitik voudrait dire prévisibilité. C’est loin d’être inutile pour les investisseurs. Parce que dans un monde où la "stratégie du choc" fait florès, une diplomatie classique serait une façon de gérer les anticipations, comme le font les banques centrales. Nous allons bâtir de la prévisibilité, ont martelé les deux présidents. Soit. Merci ! En finance, l’imprévisibilité veut dire prime de risque. Pour la Russie, cette prime est visible dans le taux de change, le spread souverain, et elle bloque le rating à la hausse. Certes, l’un des deux protagonistes peut jouer la surprise stratégique, ou bien être poussé par des événements internes et externes, mais aucun n’y a intérêt. Et des gages ont été donnés.

D’abord, avec le rétablissement d’une communication directe entre les chefs d’État et le retour des ambassadeurs. Cela a toujours été le meilleur moyen d’éviter les conflits, c’est encore plus vrai aujourd’hui : le "risk event" s’accroît (Ukraine, Azerbaïdjan, Pays baltes, Méditerranée) et les acteurs locaux ont leur stratégie d’influence (Turquie). Et puis, à Kiev, Ankara ou Bakou, la tentation d’aller chercher de la légitimité dans le conflit extérieur n’est pas moindre qu’à Moscou ! Dans cet environnement, où les grandes puissances ne sont plus capables de stabiliser en solo quoi que ce soit (impuissance russe au Karabakh et des États-Unis en Afghanistan), la communication des « grands » est essentielle, car les chocs viendront aussi des "petits", et surtout du terrain.

C’est pour éviter les malentendus désastreux qu’avait été créé en août 1963, après la crise des missiles de Cuba, le "téléphone rouge" qui ouvrait une ligne directe entre Moscou et Washington, afin d’épargner au monde les vilains rêves du Docteur Strangelove. Depuis, la recette a fait école. Une hotline a été ouverte en 2004 entre l’Inde et le Pakistan, en 2008 entre la Chine et la Russie, ou en 2015 entre Pékin et Washington, pour réguler les activités dans l’espace.

Enfin, redire que la guerre nucléaire est impossible et relancer des négociations de désarmement est essentiel pour qui aime la Paix. Ce n’est pas inutile. Faut-il rappeler que plusieurs stratégies nucléaires intègrent désormais la notion de « première frappe », contraire au principe de dissuasion ? Réjouissons-nous donc de ce retour à la conscience du "mad" (mutually assured destruction), qui reste, à ce jour, notre seule garantie de Paix dans un monde atomique.

La longue route vers 1815 ?

Realpolitik et communication… Mais le moment Kissinger est aussi dans cette posture qui reconnaît la différence irréductible de l’autre, tout en définissant des limites de non-agression et en ouvrant des négociations. Kissinger avait fait sa thèse sur le congrès de Vienne de 1815 et Poutine parle de ce moment historique d’équilibre des puissances européennes avec enthousiasme. Ainsi, les limites américaines sont-elles dessinées aujourd’hui autour des droits de l’Homme, de l’Ukraine, et des seize secteurs cyberstratégiques, allant des infrastructures à l’eau, dont Biden a fait la liste à Poutine. L’importance de cette tentative d’organisation est évidente. Reste à voir comment l’appliquer…

1815, concert des Nations, hégémonie partagée, et ouverture de la période de paix la plus longue que l’Europe ait connue. On se prend à rêver ! Oui, mais. Encore faudrait-il la Chine à la table des négociations pour que le principe d’équilibre des puissances limite celui de l’affrontement hégémonique. Encore faudrait-il aussi que les "réalistes" l’emportent sur les « idéologues » à la Maison Blanche. Encore faudrait-il que les Russes... Etc... Et puis, surtout, les petits pas de stabilisation du système global se font en bilatéral et cela n’est pas très doux pour les oreilles européennes.

[1] Henry Kissinger a été conseiller à la Sécurité nationale, puis secrétaire d’État sous Richard Nixon et Gerald Ford. Il a également conseillé de nombreux autres présidents américains en matière de politique étrangère. Il a été lauréat du prix Nobel de la paix en 1973.

[2] Conforme à la philosophie de Thomas Hobbes

[3] Terme général qui a beaucoup marqué la philosophie allemande et qui renvoie à une conception globale de la vie et de la condition de l'homme dans le monde.

[4] Halford John Mackinder, géographe britannique, généralement considéré comme l’un des pères fondateurs de la géopolitique

[5] https://www.levada.ru/en/2021/05/12/lev-gudkov-the-unity-of-the-empire-in-russia-is-maintained-by-three-institutions-the-school-the-army-and-the-police/

Henry, Milan et les autres…

Où en est la réalité du rapprochement russo-chinois : difficile de croire à un drift de Moscou vers la Chine, tant la société, l'histoire et la tradition de ce pays sont imprégnées d'un désir d'Occident. Cela renvoie à la "double conscience russe", à la fois idéalisation et peur de l'Ouest, structure mentale qui a émergé bien avant les temps soviétiques. Quant à l'Asie centrale, hinterland stratégique, il est difficile aussi de tracer la limite entre la simple influence ou la menace que représente la Chine pour Moscou. Mais la part chinoise croît vite dans les investissements et les échanges russes. Et la collaboration militaire et technologique s'accélère. Et puis la population est lasse des sanctions et, comme d'autres, ressent une sorte de bascule du monde vers l'Asie. Selon le Centre Levada, 52% des Russes se déclaraient européens en 2008, alors qu'ils sont 64% aujourd'hui à dire ne pas l'être…

Tania SOLLOGOUB, Economiste