Chine – La démographie comme enjeu de puissance

Chine – La démographie comme enjeu de puissance
  • Une Chine plus urbaine, mais plus inégalement peuplée
  • Une Chine vieillissante et confrontée au déclin de la natalité

En résumé

Rarement un rapport sur la démographie avait été aussi attendu. Il faut dire que les spéculations allaient bon train sur son contenu. La Chine allait-elle, pour la première fois depuis l’ère Mao et la Grande Famine, dévoiler des chiffres de population en baisse, une théorie alimentée par le report de la parution du document ?

Finalement, les chiffres sont sortis et l’honneur est sauf : les données du septième grand recensement, correspondant à la période 2010-2020, montrent bien une hausse du nombre d’habitants de 5,8% sur dix ans, soit une population totale de 1 411 milliards de Chinois. Cela représente un taux de croissance moyen de 0,53%, contre 0,57% sur la période précédente (2000-2010).

Au-delà du nombre d’habitants, ce rapport dessine les contours d’une Chine vieillissante, plus urbaine et plus fragmentée, dans laquelle la question démographique va effectivement avoir un rôle-clé.

Une Chine plus urbaine, mais plus inégalement peuplée

C’est peut-être l’information la plus importante à retenir : le taux d’urbanisation a bondi de plus de 14 points de pourcentage en dix ans. En 2020, plus de six Chinois sur dix vivent ainsi en ville. Alors que le nord-est se dépeuple, l’est du pays, et en particulier les provinces côtières du Guangdong, du Zhejiang, du Jiangsu ou du Shandong, qui abrite la plupart des plus grands centres urbains, a vu sa domination démographique se renforcer et concentre près de 40% de la population.

Le statut de ces nouveaux urbains demeure toutefois précaire. En effet, près de 400 millions d’entre eux vivent et travaillent dans un lieu ne correspondant pas au lieu d’enregistrement de leur Hukou (sorte de passeport intérieur nécessaire pour accéder à certains services et emplois). Ils forment la grande cohorte des "travailleurs migrants", dont le nombre a explosé en dix ans (+70%) et qui ont été mis en lumière par la crise sanitaire, quand, bloqués dans leur famille après le Nouvel an chinois 2020, ils n’avaient pas pu retrouver le chemin de leurs usines.

Une Chine vieillissante et confrontée au déclin de la natalité

Malgré l’assouplissement, puis la fin de la politique de l’enfant unique (tous les couples sont autorisés à avoir deux enfants depuis 2016), le taux de fécondité a continué de diminuer sur la dernière décennie, atteignant même un plus bas de 1,3 enfant par femme en 2020. Le nombre de nouvelles naissances a fortement baissé en 2020 (-18% en glissement annuel), en lien avec la crise sanitaire.

La baisse de la fertilité s’accompagne également d’une accélération du vieillissement de la population. L’âge médian est ainsi passé de 38 à 38,8 ans en dix ans, et la part des plus de soixante-cinq ans d’un peu moins de 9% à 13,5% de la population (quand elle est de 19,5% en France et de 6,5% en Inde). La Chine connaît en réalité une des transitions démographiques les plus rapides au monde et subit les conséquences de la politique de l’enfant unique qui a de surcroît contribué à creuser le ratio hommes/femmes (105 hommes pour 100 femmes au niveau national, mais 111 nouveau-nés hommes pour 100 nouveau-nés femmes). Il n’est pas non plus rare de rencontrer des familles de deux, voire trois générations d’enfants uniques.

Bien sûr, tout cela va avoir un impact sur l’évolution de la population active, la structure économique et surtout sur le système de retraite, encore insuffisamment développé pour garantir un revenu décent à tous. Et même si la Chine cherche à faire évoluer son modèle de croissance vers des secteurs plus intensifs en capital et progrès technique qu’en main-d’œuvre, son statut "d’atelier du monde" lui confère encore certains avantages (emplois dans l’industrie, flux d’IDE, positionnement dans les chaînes de valeur) dont elle ne peut pour l’instant pas se passer.

Si ce n’est pas déjà le cas, la population active chinoise devrait diminuer à partir de 2026, et la population décroître à partir de 2030, pour se stabiliser autour de 1,4 milliard, avant de décliner plus rapidement) à partir de 2050.

Il ne s’agit évidemment que de scénario, car les autorités chinoises, conscientes du problème, cherchent maintenant à raviver la flamme de la natalité. La simple levée de la contrainte de l’enfant unique semble cependant pour l’instant insuffisante…

Notre opinion – La démographie est un sujet politiquement sensible en Chine, et le décalage de la publication des données du dernier recensement et les rumeurs – démenties – sur une potentielle baisse de la population l’ont une nouvelle fois prouvé.

D’un point de vue interne d’abord, puisque le rythme d’accroissement de la population demeure largement contrôlé par le Parti : politique de l’enfant unique de 1979 à 2015, campagnes d’avortements ou de stérilisation par la force, pénalités et amendes en cas de naissances illégitimes, âge minimal du mariage (vingt-deux ans pour les hommes, vingt ans pour les femmes). Et si ces contraintes ont été progressivement allégées depuis 2013, d’autres (prix du logement dans les grandes villes, coût de l’éducation, choix de l’enfant unique pour optimiser ses chances d’élévation sociale) les ont remplacées et expliquent à leur tour le déclin de la natalité chinoise. Les politiques démographiques, pour avoir une chance d’être efficaces, et de ramener le taux de fécondité vers les 2,1 enfants par femme permettant le renouvellement de la population, devraient donc s’accompagner d’un volet de mesures financières d’incitations, sur le modèle des allocations familiales. Impossible également d’augmenter la natalité sans respecter le "contrat social" chinois, qui repose sur l’amélioration des conditions de vie entre chaque génération, et passe donc par la création d’emplois toujours plus qualifiés. Domaine dans lequel la Chine a pris du retard en 2020.

Au-delà des considérations internes, la démographie demeure un enjeu de puissance externe. L’Inde, bien moins avancée dans sa transition démographique, pourrait ainsi voir sa population dépasser celle de la Chine dans un avenir très proche (si ce n’est pas déjà le cas, les recensements indiens étant moins précis et fréquents). Et même si le niveau de développement et surtout de richesse par habitant indien demeure largement en-dessous de celui de la Chine, la perte de la couronne de pays le plus peuplé du monde est un symbole à ne pas sous-estimer.

Article publié le 21 mai 2021 dans notre hebdomadaire Monde – L’actualité de la semaine

Chine – La démographie comme enjeu de puissance

C'est peut-être l'information la plus importante à retenir : le taux d'urbanisation a bondi de plus de 14 points de pourcentage en dix ans. En 2020, plus de six Chinois sur dix vivent ainsi en ville. Alors que le nord-est se dépeuple, l'est du pays, et en particulier les provinces côtières du Guangdong, du Zhejiang, du Jiangsu ou du Shandong, qui abrite la plupart des plus grands centres urbains, a vu sa domination démographique se renforcer et concentre près de 40% de la population.

Sophie WIEVIORKA, Economiste - Asie (hors Japon)