Inflation et semi-conducteurs

Inflation et semi-conducteurs

Avant toute fonction de l’offre et de la demande, le prix des semi-conducteurs est étroitement lié au niveau des stocks disponibles et ceci sur toute sa chaîne de valeur. Pour les mesurer et les suivre, plusieurs indices existent dont le « Gartner Index of Inventory Semiconductor Supply Chain Tracking » ou GIISST. Ces différents indices permettent de mesurer la santé de l’industrie des semi-conducteurs, en se basant sur les niveaux d’inventaires en nombre de jours d’inventaire.

D’un point de vue structurel, les perspectives du marché des semi-conducteurs sont à long terme positives. Elles sont basées sur des fondamentaux plutôt solides, tels que l’accélération de la transformation digitale suite à la pandémie de la Covid-19, l’importance grandissante de la data, l’utilisation croissante de l’Intelligence artificielle, l’augmentation significative des besoins en capacités de stockage des données et de puissance de calcul, l’avènement de la 5G, les nouveaux modèles de Data Centers[1], les nouveaux usages et nouvelles applications[2].

D’un point de vue conjoncturel, les indicateurs économiques ‒ tels que l’indice des directeurs d’achat, les revenus des ménages et l’inflation ‒ définissent le cycle de l’offre et de la demande. Des chocs extérieurs économiques, climatiques et géopolitiques peuvent aussi venir perturber la chaîne de valeur des semi-conducteurs.

Des stocks à des niveaux élevés

En 2020, la Covid-19 a fortement perturbé à ses débuts et pendant près de 6 mois la supply chain, tant en amont au niveau de la fabrication (fonderies) qu’en aval au niveau des activités d’assemblage, de test, de packaging ainsi que des ventes dans une moindre mesure. La pandémie ayant accéléré l’adoption du télétravail, les ventes d’ordinateurs portables ont bondi en 2020 (+52% vs. 2019), tirant par la même celles des composants électroniques correspondants (+58% vs. 2019).

La guerre géopolitique entre les États-Unis et la Chine pour la suprématie technologique passe nécessairement par la maîtrise des semi-conducteurs. Aussi, les sanctions américaines interdisant la vente de semi-conducteurs, ainsi que des équipements utilisés pour la fabrication de ces semi-conducteurs à la Chine, a poussé notamment le fabricant Huawei a anticipé le premier pour constituer des stocks de composants électroniques essentiels pour au moins un an, bien au-dessus de la moyenne annuelle. De nombreux autres équipementiers[3] ont suivi le même mouvement, anticipant les besoins futurs liés à la 5G. Résultat, on constate un niveau élevé des stocks de semi-conducteurs à fin 2020 chez ces acteurs de la Tech mesuré par l’indice GIISST[4]. Cet indice qui intègre la valeur des stocks de matières premières, de la production en cours et des produits finis, ainsi que les coûts associés, à chaque étape du processus de fabrication du semi-conducteur[5] culmine à l’heure actuelle à plus de 20% au-dessus de la normale. L’indice a cassé la barre des 1,2 ce qui signifie que les niveaux de stocks sont particulièrement élevés. Dans ce contexte incertain lié à la pandémie et à la guerre technologique entre les États-Unis et la Chine, cette situation sur les stocks risque de se prolonger au moins sur l’ensemble du 1er semestre 2021.

Pénurie et hausse des prix, pas de corrélation systématique avec l’inflation

La pénurie des semi-conducteurs dans le secteur de l’automobile est symptomatique de cette tension sur la chaîne de valeur. Fin 2020, les fonderies tournaient déjà à près de 100% de leurs capacités, que ce soit à Taiwan, en Corée du Sud ou aux États-Unis. Aussi, et encore à ce jour, les fonderies constituent un goulot d’étranglement en amont de la supply chain. L’offre étant plus rare et la demande très élevée, les prix moyens des semi-conducteurs[6] dans certaines catégories d’applications générales et de gros volumes[7] sont à la hausse de 20 à 30% et les délais de production s’allongent passant de 2 à 6 mois. Dans ce contexte, nous estimons que la pénurie de semi-conducteurs peut encore durer de 3 à 6 mois.

Le secteur des semi-conducteurs est bien entendu sensible aux variations macro-économiques. Toutefois, la corrélation entre l’inflation et les prix des semi-conducteurs ne semble pas se résumer en une formule simple. L’industrie est avant tout cyclique.

Depuis 1992, il a été observé que le cycle se répétait tous les trois à cinq ans. Sept cycles ont ainsi été traversés jusqu’à fin juin 2019, et l’industrie traverse actuellement son 8e cycle depuis le point bas atteint fin juin 2019. Les observations indiquent qu’il faut normalement 1 à 2 trimestres pour que les prix atteignent un pic à partir du point de basculement dans une dynamique positive. Des événements imprévus, comme la Covid-19, peuvent bien entendu venir allonger ce cycle. Sur la base de ce modèle cyclique, en intégrant la présence de la Covid-19 en 2020 ainsi que la pénurie actuelle dans ce secteur, les experts anticipent un pic des prix moyens des semi-conducteurs autour du T3/T4 2021.

On constate toutefois un retard de phase de 1 à 6 mois par rapport à l’inflation dans l’évolution des prix, qui doit être également analysée en fonction des différentes catégories de semi-conducteurs.

Malgré ce contexte incertain, le secteur anticipe une croissance de +12% en 2021 par rapport à 2020, pour franchir la barre symbolique des 500 Md$, en atteignant 502 Md$ de revenus.

Semi-conducteurs - Evolution des revenus

Le risque climatique pourrait-il devenir un facteur structurel de tension sur les prix ?

Enfin, d’autres événements imprévus peuvent également venir perturber davantage l’équilibre de la supply chain. C’est le cas d’une sécheresse sans précédent qui sévit actuellement à Taïwan et fait peser le doute sur les réserves d’eau suffisantes du pays. En effet, la fabrication de semi-conducteurs au niveau des fonderies nécessite des quantités massives d’eau. Toutefois, cette pénurie d’eau ‒ comme tout autre risque climatique‒ ne devrait impacter l’équilibre de la chaîne de valeur de cette industrie et les prix que temporairement à chaque incident et non structurellement.

L’impact direct de l’inflation sur les prix n’a pu être démontré à ce stade. Toutefois, on constate une évolution décalée de 1 à 6 mois des prix en fonction des différentes catégories, par rapport à l’évolution de l’inflation. Celle-ci peut avoir un impact indirect à travers l’évolution des salaires dans cette industrie. Citons également d’autres facteurs majeurs tels que l’électricité, le pétrole et certains métaux, qui peuvent avoir un impact sur l’évolution des prix dans cette industrie.

    

[1] Data Center Edge pour traiter les données en périphérie de réseau au plus près de l’utilisateur final.

[2] Voiture Électrique/Autonome, Ville Intelligente, Jeux Vidéo, IoT Industriel, Réseaux Électriques Intelligents

[3] Smartphones, PCs, Infrastructures mobiles

[4] Cet indice permet d’évaluer rapidement la situation en suivant le nombre de jours d’inventaire des stocks de semi-conducteurs. La valeur normale de l’indice se situe entre 0,95 et 1,1. En dessous de 0,95, les stocks sont bas voire insuffisants et cela entraîne une hausse des prix de vente. A l’inverse, si l’indice est supérieur à 1,2, les niveaux de stocks sont élevés et poussent les prix à la baisse.

[5] Fonderies, vendeurs (Electronics Manufacturing Service vendors ou EMS et Contract Electronics Manufacturer vendors ou CEM), distributeurs, fabricants (Original Equipment Manufacturers ou OEMs)

[6] Adjusted Average Selling Price (ASP)

[7] Analogique, Discret, Logique, Micro-contrôleurs (MCU), Optoélectronique

Inflation et semi-conducteurs

Le secteur des semi-conducteurs est bien entendu sensible aux variations macro-économiques. Toutefois, la corrélation entre l'inflation et les prix des semi-conducteurs ne semble pas se résumer en une formule simple. L'industrie est avant tout cyclique.

Rabindra RENGARADJALOU, Ingénieur-Conseil