Royaume-Uni – Budget 2021, des ruptures dans la tradition des Tories

Royaume-Uni – Budget 2021, des ruptures dans la tradition des Tories

En résumé

La semaine dernière, l’événement qui a attiré la plus grande attention outre-Manche a été la présentation, le 3 mars dernier, du budget 2021 par le Chancelier de l’Échiquier, Rishi Sunak. Il a été articulé autour de trois questions principales : le soutien à court terme à l’économie, la relance économique et le redressement des comptes publics à partir du moment où l’économie est sur le chemin de la normalisation.

Le soutien à court terme : poursuite du "whatever it takes"

Les mesures de soutien à l’économie ont été étendues de plusieurs mois afin d’éviter un retrait prématuré des aides, alors qu’il est prévu que les restrictions sociales restent en vigueur jusqu’à fin juin au moins. Elles ont un coût estimé à 44 Mds £. Parmi les principales mesures figurent :

  • L’extension jusqu’à fin septembre du dispositif de chômage partiel ("Coronavirus Job Retention Scheme") qui devait expirer en avril prochain. Ce dispositif sera maintenu dans sa forme actuelle jusqu’en juin, en finançant 80% des salaires à hauteur de 2 500 £ pour les employés mis au chômage partiel ; les employeurs devront ensuite contribuer de manière progressive de 10% et 20% en août et septembre respectivement (sans impact pour les salariés) ;
  • La reconduction jusqu’à septembre du soutien aux travailleurs indépendants ("Self-Employment Income Support Scheme") ;
  • La prorogation du taux réduit de TVA de 5% dans les secteurs de la restauration et du tourisme jusqu’à fin septembre. La TVA passera à 12,5% pendant six mois, avant de retrouver son taux normal en avril 2022 ;
  • L’extension de trois mois des moratoires d’impôts pour les entreprises et un allègement de deux tiers pour les neuf derniers mois de l’année ;
  • Hausse du salaire minimum à 8,91 £ de l’heure en avril et maintien de la hausse du crédit universel (de 20 £ par semaine) pendant six mois ;
  • La prolongation de la suspension de la taxe sur les achats immobiliers ayant une valeur d’au maximum 500 000 £ jusqu'à fin juin et la création d’une garantie d’État afin de permettre aux primo-accédants à faible revenu d’obtenir un crédit d’une valeur jusqu’à 600 000 £ avec un apport de seulement 5% ;
  • La poursuite du gel des taxes sur les carburants et les alcools ;
  • Des aides financières pour les entreprises embauchant un apprenti entre avril et septembre.

Avec ces mesures supplémentaires, le soutien mis en place depuis le début de la pandémie atteindra un coût cumulé de 344 Mds £. En conséquence, l’OBR (Office for Budget Responsibility) prévoit que le déficit budgétaire devrait atteindre 16,9% du PIB sur l’année fiscale en cours, le niveau le plus élevé depuis 1944-45, avant de retomber à 10,3% en 2021-22 (toujours plus élevé qu’à la sortie de la crise financière de 2008).

Au sens de Maastricht, le déficit serait de 10,6% du PIB en 2021 après 17,1% en 2020. La dette publique devrait atteindre 107,6% du PIB cette année et dépasserait 110% en 2025. 

La reprise économique : accent sur l’investissement

De loin, l’annonce phare de Rishi Sunak a été une déduction fiscale inédite dans l’histoire du pays ("Super Deduction") pour les entreprises qui investissent dans de nouveaux équipements. À partir d’avril 2021 et pendant deux ans, les entreprises seront en mesure de réduire leur bénéfice imposable d’un montant correspondant à 130% de leur investissement en installations et machines éligibles au dispositif, et ce sans limite de valeur. Il s’agit d’une mesure extrêmement généreuse. Avec un coût estimé à 29 Mds £ au total entre 2020-21 et 2023-24, elle serait plus de dix fois plus coûteuse que les indemnités similaires mises en place par le gouvernement de Gordon Brown au lendemain de la crise financière de 2008 (appliquées pour une durée de seulement un an et à un taux de 40%). L’OBR fait l’hypothèse d’un effet maximal sur l’investissement en 2022-23 d’environ 10%. Prenant effet seulement en 2021/22 et 2022/23, le dispositif ne devrait que provoquer l’avancement de projets d’investissement qui avaient été prévus par les entreprises pour les périodes ultérieures.  

Le Chancelier a également annoncé la création d’une banque pour financer les infrastructures ("UK Infrastructure Bank") afin d’accélérer "la révolution industrielle verte". La banque sera opérationnelle dès ce printemps dans une configuration provisoire. Elle disposera initialement de 12 Mds £ en fonds propres. À terme, le gouvernement anticipe que la banque financera un total d’au moins 40 Mds £ de projets d’investissement en infrastructures dans les industries vertes.

En complément aux obligations souveraines vertes lancées en novembre dernier, le gouvernement prévoit la création de produits d’épargne dédiés au financement de projets d’investissement dans les industries vertes.

Le redressement des comptes publics : vers une hausse des impôts

En plus des mesures généreuses de soutien à court terme de l’économie, le Chancelier a également annoncé des mesures de resserrement de la politique budgétaire, à savoir une hausse du taux d’impôt sur les sociétés en 2023 et un gel des seuils d’imposition des ménages à partir de 2022, tout en tenant la promesse électorale du Parti conservateur de ne pas augmenter les taux d’imposition des revenus, des cotisations sociales ou encore de la TVA.  

  • Le taux d’impôt sur les profits des sociétés passera de 19% à 25% en avril 2023, se rapprochant ainsi du taux moyen appliqué dans les autres pays avancés. Mais ce taux ne concernera pas les PME : les entreprises réalisant moins de 50 000 £ de bénéfices continueront à se voir appliquer un taux d’impôt à 19%. Seules les sociétés réalisant des profits de plus de 250 000 £ se verront appliquer le taux de 25%. Les banques seront par ailleurs peu affectées par cet impôt, en raison d’un taux de surcharge de 8% dont elles font déjà l’objet. L’OBR estime que cette mesure permettra de réduire le déficit de 17 Mds £ par an (0,6% du PIB) jusqu’en 2025/26. 
  • Des recettes supplémentaires de 8 Mds £ par an seront apportées par un gel des seuils d’impôt sur les revenus des personnes. Après une dernière augmentation en ligne avec l’inflation des prix à la consommation planifiée en 2021-22, les seuils d’impôt de la première tranche et le seuil d’imposition supérieur seront gelés jusqu’en 2026.

Article publié le 5 mars 2021 dans notre hebdomadaire Monde – L’actualité de la semaine

Royaume-Uni – Budget 2021, des ruptures dans la tradition des Tories

Le choc de la pandémie oblige même les partis les plus conservateurs à bousculer leurs dogmes dans la gestion des finances publiques. La politique de resserrement budgétaire telle qu'annoncée par Rishi Sunak en est la bonne illustration. Alors que ses prédécesseurs conservateurs avaient réduit l'impôt des sociétés de 28% à 19%, Rishi Sunak a pris la décision audacieuse d'aller en sens inverse en annonçant une hausse pour 2023 de 19% à 25% – une première depuis 1974. Ce changement constitue la majeure partie du resserrement budgétaire planifié. Selon les prévisions de l'OBR, il permettrait d'éliminer le déficit budgétaire courant (déficit hors dépenses en capital) d'ici 2025-26. En conséquence, le poids de la taxation devrait atteindre 35% du PIB en 2025-26, soit son plus haut niveau depuis la fin des années 60. La seule fois où ce niveau avait été dépassé était au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale.

Slavena NAZAROVA, Economiste - Royaume-Uni, Pays scandinaves et Irlande