Ukraine – Peut mieux faire…

Ukraine – Peut mieux faire…

En résumé

Le Fonds Monétaire International vient de terminer une mission à distance en Ukraine en vue d’un déblocage de 700 millions de dollars. Cette enveloppe représente la deuxième tranche d’un programme de prêts accordés sous conditions de 5 milliards de dollars sur dix-huit mois signé en juin 2020. Depuis, une première enveloppe de 2,1 milliards de dollars a été débloquée au moment de la signature.

En revanche, les revues de novembre 2020, ainsi que celle de janvier-février 2021 ont conduit le FMI à ne pas donner une suite favorable au déblocage des tranches restantes. En 2021, le gouvernement ukrainien devrait recevoir trois tranches de 700 millions de dollars chacune, si les conditions exigées par le FMI étaient mises en œuvre, or c’est précisément ce qui complique la situation.

La présence du FMI en Ukraine est relativement longue et les exigences historiques du Fonds portent sur deux grands volets : les réformes du système judiciaire et la lutte contre la corruption, d’une part, et la libéralisation du marché avec une sortie progressive du système centralisé et des subventions, d’autre part. Sur ces deux chantiers, il y a toujours beaucoup à faire, mais les progrès du gouvernement sont lents et insuffisants. Pourtant, les anciennes enveloppes avaient été débloquées dans ce même cadre institutionnel du pays, mais certains événements ont fortement marqué le second semestre.

Tout d’abord, il faut rappeler que la tranche débloquée en juin dernier était fortement liée à l’urgence sanitaire. Ensuite, la démission de l’ancien gouverneur de la Banque centrale l’été dernier, en raison de nombreuses pressions politiques, a glacé le climat de confiance du FMI, ainsi que d’autres investisseurs étrangers sur les perspectives d’indépendance de cette institution qui jusque-là était reconnue comme fiable et indépendante. Il ne faudrait pas oublier que l’issue de l’affaire Privatbank n’est toujours pas définitivement réglée (la nationalisation de cette banque est contestée par l’ancien actionnaire qui a en partie financé la campagne électorale du président Zelensky).

Par ailleurs, les réformes du système judiciaire n’avancent pas assez vite et certaines craintes apparaissent sur le sens des actions menées. La désoligarchisation de ce pays paraît toujours de plus en plus laborieuse. La lutte contre la corruption fait beaucoup de bruit pour, hélas, peu de résultats.

Enfin, le volet économique s’avère également problématique pour le FMI. Bien que beaucoup de progrès aient été réalisés afin de maîtriser les déficits budgétaires et l’endettement public, la crise sanitaire et économique actuelle a sensiblement aggravé la situation financière ukrainienne. Pourtant, ce qui inquiète encore plus le FMI, et c’est un des principaux points de blocage des discussions, ce sont les politiques économiques structurelles. Le gouvernement vient de décider l’introduction de plafond des prix de distribution du gaz en lien avec la sévérité des températures hivernales : une décision qui va à l’encontre des principes d’ouverture des marchés imposés par les conditions de prêts du FMI. La libéralisation du marché énergétique, largement subventionné, fait partie également des « demandes historiques » du FMI. Il avait également été conseillé au gouvernement de libéraliser le marché foncier. Des réformes ont été votées à ce propos, avec plus de restrictions sur les modalités que ne l’aurait aimé le FMI, mais néanmoins des avancées sont réalisées.

Les enjeux d’un tel blocage sont colossaux pour l’Ukraine. D’abord financiers et immédiats : les dettes arrivées à maturité s’élèvent à 16 milliards de dollars pour l’année 2021, dont 11 milliards d’ici le troisième trimestre. Ensuite, la suspension des fonds du FMI implique également la suspension des autres aides de la Banque mondiale et de l’Union européenne, ce qui représente respectivement 750 et 600 millions de dollars. Ces institutions se rangent derrière les avis du FMI et donc conditionnent leurs déboursements à l’accord du FMI.

Enfin, le message retenu est celui d’un manque de confiance et d’insuffisance d’efforts et d’efficacité de la part du gouvernement. Cela fragilise la confiance des investisseurs et pourrait indirectement fragiliser la devise. Le niveau des réserves de change est de 28,8 milliards de dollars, soit 4,4 mois d’importations de biens et services.

Article publié le 26 février 2021 dans notre hebdomadaire Monde – L’actualité de la semaine

Ukraine – Peut mieux faire…

Les négociations devront se poursuivre : cette suspension n'est pas un refus de collaboration ni un retrait. En revanche, cela prendra du temps et c'est ce qui va manquer au gouvernement dans une période particulièrement difficile avec la crise sanitaire et économique. De nouvelles négociations devront avoir lieu en mars. Les membres du gouvernement restent confiants sur la possibilité d'obtenir les 2,1 milliards de dollars du FMI plutôt vers la fin de l'année 2021. Bien que cette confiance s'affiche sur tous les discours officiels, le gouvernement envisage tout de même la possibilité d'émettre de la dette sur les marchés. Certes, cette baisse de confiance pourrait se traduire par des rendements plus coûteux, mais l'excès d'épargne des pays développés pourrait être favorable à la réussite d'une émission ukrainienne. Toutefois, ce n'est pas une rustine qui règlera les problématiques de fond du pays, dont la complexité reflète bien sa position géographique et géopolitique.

Ada ZAN, Economiste