Émergents – Et les jeunes ?

Émergents – Et les jeunes ?

En résumé

Si l’on peut se féliciter de l’efficacité des politiques publiques pendant la crise dans beaucoup de pays avancés, ce n’est pas le cas dans les pays qui le sont moins. Le récit global de la crise, qui s’oriente vers la "normalisation" chez nous, doit inclure cette fragmentation du monde que le Covid a accélérée, entre ceux qui sont développés et ceux qui le sont moins. En effet, comment penser raisonnablement que notre scénario macro-économique global de moyen terme puisse ne pas être profondément dépendant et impacté par cette moitié de la population dite "émergente" (à défaut d’un mot plus approprié) qui paie cher le prix de la crise.

Ainsi, même si la crise financière systémique globale a été évitée, même si la reprise de croissance dessine des V un peu partout, le choc a été plus fort dans les pays moins avancés, le rattrapage sera plus lent, les cicatrices sociales seront plus profondes, et cela conduit à un risque social et politique déjà visible dans beaucoup de pays. En Afrique du Sud, avec des manifestations d’une violence inégalée ; en Colombie, avec le blocage de la réforme fiscale ; au Pérou où le slogan de Pedro Castillo résume à peu près le désir des populations très éprouvées d’Amérique latine : "no more poor people in rich countries"… Ce risque politique aura une dimension particulièrement forte au sein des populations les plus jeunes, qui ont été – et sont encore – les plus éprouvées par la crise.

Un choc plus fort sur le marché du travail des pays moins avancés

Le Bureau international du travail (BIT) alerte dans son dernier rapport : "au troisième trimestre 2021, le total des heures travaillées dans les pays à revenu élevé était 3,6% plus faible qu’au quatrième trimestre 2019. Cette diminution atteignait 5,7% dans les pays à faible revenu, et 7,3% dans les pays à revenu intermédiaire inférieur". Première cause évidente de décalage entre le marché du travail des pays développés et émergents, les inégalités de vaccination : "pour quatorze personnes entière­ment vaccinées au deuxième trimestre 2021, c’est l’équivalent d’un emploi à plein temps qui a été ajouté au marché du travail dans le monde". La seconde cause, toujours selon le BIT, ce sont les politiques publiques (86% des mesures de relance budgétaire ont été concentrées dans les pays à revenus élevés), mais aussi – et c’est lié –, cette nouvelle inégalité de la dette qui ouvre des marges budgétaires à certains pays mais pas à d’autres : le quoi qu’il en coûte est fondé sur une équation "forte dette/faible taux d’intérêt" qui n’est pas accessible aux pays moins développés. Eux, sont encore dans le monde d’hier en matière de risque souverain, les contraintes de solvabilité et de liquidité sont restées les mêmes, les sanctions des ratings aussi.

Enfin, ces inégalités en matière d’emploi ne tiennent pas qu’au choc de la crise, car la dynamique à venir n’est pas à l’avantage des moins avancés. D’une part, à cause du risque endémique larvé dans certaines zones. D’autre part, à cause de l’impact sur l’éducation qui va imprimer la croissance potentielle à moyen terme. Enfin à cause des effets de la digitalisation accélérée du monde, qui clive encore plus les marchés du travail quand elle n’est pas accompagnée de politiques publiques actives. Or, à nouveau, les moins avancés n’en ont pas, en la matière, les moyens, ni financiers, ni institutionnels d’accompagner politiquement cette digitalisation. Résultat : les écarts de productivité entre pays avancés et moins avancés se sont accrus et sont au plus haut depuis 2005.

Le choc de la crise sur les jeunes des pays émergents

Les chiffres du FMI sont sans appel : ce sont les jeunes qui ont porté le poids de la crise en matière d’emploi, sachant qu’avant la pandémie de Covid-19, ils avaient déjà trois fois plus de risque d’être au chômage que les adultes, selon le BIT. Paradoxe d’une période où se côtoient, dans beaucoup de pays, les pénuries sur le marché du travail et le chômage. En Chine, par exemple, le taux de chômage urbain des jeunes atteint 14,6% pour les seize/vingt-quatre ans, contre 4,9% pour le taux moyen global.

Rappelons aussi que les inégalités ne concernent pas que l’emploi. Il s’agit de santé : en 2016, selon un rapport sur les pays émergents coordonné par l’université d’Oxford, le décès pendant une maternité était encore la deuxième cause de mortalité pour les jeunes femmes de quinze à dix-neuf ans. Il s’agit aussi d’éducation : même si, officiellement, le taux d’éducation primaire a augmenté partout dans les pays moins avancés, les inégalités s’y creusent beaucoup plus vite car le système scolaire, dès la maternelle, est à deux vitesses entre un système privé pour les catégories les plus aisées et un système public très en retard pour les plus pauvres. Quant à l’éducation tertiaire, les universités restant massivement dans les pays développés, cela entretient la fuite des cerveaux. Notons d’ailleurs que cela peut être un des principaux freins à la transformation digitale de certains émergents, qui ne pourront pas créer de hubs suffisamment attractifs pour les jeunes ingénieurs du net. On le sait, le capital humain est la matière première de l’économie numérique et les inégalités pays avancés/moins avancés risquent d’avoir des effets auto-réalisateurs très forts dans ce domaine.

Attention aux orientations politiques de la génération Greta, cela peut être le vrai game changer des années à venir…

Le clivage pays avancés/moins avancés est donc particulièrement exacerbé par la crise pour les jeunes, dans tous les domaines de leur vie. Le paradoxe, c’est que le monde est plus jeune qu’il ne l’a jamais été (la moitié de la population a moins de trente ans), mais que cette population est massivement concentrée… dans les pays moins avancés… dont beaucoup sont aussi ceux qui seront les plus touchés par le risque climatique…

L’enjeu politique autour de la jeunesse dans les pays émergents est donc majeur, d’autant que la mobilisation sur les questions climatiques accroît partout les clivages générationnels, avec une intensité qui laisse redouter des chocs politiques d’un genre nouveau. La violence et la profondeur de ces clivages générationnels est sans doute l’un des principaux "game changer" des prochaines années.

Pour l’instant, comment votent ces jeunes ? Là encore, il ne faut pas se tromper : une très vaste enquête menée par l’université de Cambridge[1] montre une très forte désaffection générationnelle vis-à-vis de la démocratie : à chaque génération depuis la seconde guerre mondiale, l’appétence des nouvelles générations vis-à-vis de la démocratie baisse régulièrement.

Un espoir cependant, l’enquête montre également que le taux de satisfaction remonte chez les jeunes vivant dans des régimes plus autoritaires. De là à espérer que la démocratie soit sauvée par les populations qui en ont le moins et qui y aspirent le plus, ce serait une ruse de l’histoire intéressante.

Article publié le 29 octobre 2021 dans notre hebdomadaire Monde – L’actualité de la semaine

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[1] Entre 1973 et 2020, des chercheurs de Cambridge ont collaboré avec le projet HUMAN Surveys pour combiner les données de près de cinq millions de répondants dans plus de 160 pays interrogés sur leur degré de satisfaction à l’égard de la démocratie dans leur pays.

Émergents – Et les jeunes ?

Les chiffres du FMI sont sans appel : ce sont les jeunes qui ont porté le poids de la crise en matière d'emploi, sachant qu'avant la pandémie de Covid-19, ils avaient déjà trois fois plus de risque d'être au chômage que les adultes, selon le BIT. Paradoxe d'une période où se côtoient, dans beaucoup de pays, les pénuries sur le marché du travail et le chômage. En Chine, par exemple, le taux de chômage urbain des jeunes atteint 14,6% pour les seize/vingt-quatre ans, contre 4,9% pour le taux moyen global.

Tania SOLLOGOUB, Economiste