Les piliers tremblent en Europe centrale

Les piliers tremblent en Europe centrale

En résumé

La crédibilité des hommes forts des pays d’Europe centrale commence à s’affaiblir, voire même à s’effondrer. Les élections législatives qui se sont tenues les 8 et 9 octobre derniers en République tchèque ont été un exemple à la fois très frappant et surprenant. Tous les sondages confirmaient la réélection du Premier ministre sortant, Andrej Babis, un homme d’affaires milliardaire dont le parti ANO (Action des citoyens mécontents) gouverne le pays depuis dix ans. Pourtant, c’est la coalition de tous les autres partis de l’opposition qui l’a emporté à 27,8% des suffrages contre 27,1% en faveur d’ANO.

Et c’est précisément la clé de cette réussite face à un personnage politique avec une telle puissance financière qui était jusque-là considéré comme indélogeable.

Malgré les différences parfois colossales de points de vue politiques, tous les partis d’opposition se sont réunis dans le but de battre Babis. Néanmoins, la formation du nouveau gouvernement n’est pas encore garantie puisque, au lendemain des élections, le président de la République, M. Zeman, a dû être hospitalisé en urgence ralentissant ainsi le processus de formation du gouvernement. Le candidat leader de "Ensemble", la coalition en tête des élections, Petr Fiala, n’a donc pas encore reçu de mandat pour former le gouvernement. Ce temps d’attente pourrait profiter à Babis afin d’attirer quelques candidats de ce fragile regroupement. Si, par ailleurs, le président venait à mourir, l’issue serait encore plus compliquée et longue avec le risque de plonger le pays dans une phase d’incertitudes puisque la constitution ne prévoit pas clairement le cas de la disparition d’un président en exercice.

Dans tous les cas de figure, si l’étape des nominations aboutit, le défi de gouvernance d’une telle coalition est plus que majeur en raison des différences politiques fondamentales sur les questions européennes, sur les visions du modèle économique, sur la politique étrangère, etc.

Le risque d’instabilité s’accroît donc. Toutefois, un grand pas a été franchi, montrant qu’il est possible de vaincre le populisme et que son modèle arrive peut-être à bout de souffle. Il faut rappeler que la campagne du Premier ministre sortant a encore été marquée par les discours anti-européens et pro-russes, et que ce langage rencontre peut-être moins d’écho auprès de la population. Les généreuses mesures sociales n’ont donc pas suffi à convaincre.

Les partis politiques tchèques ne sont pas les seuls à avoir pensé à ce schéma. En Hongrie, aussi, une coalition de tous les partis d’opposition se lance dans la campagne électorale pour les prochaines législatives qui vont avoir lieu en 2022. Est-ce que V. Orban sera le prochain populiste à perdre le pouvoir comme en Slovaquie ou en République tchèque ? Est-ce que la Pologne va connaître un trajet similaire ?  

Les cas hongrois et polonais seront intéressants à suivre de ce point de vue, puisque les actuels gouvernements ne cessent de tirer à l’extrême les cordes conflictuelles avec Bruxelles, dans un but de déstabilisation de l’unité et des fondements européens tout en renforçant le pouvoir à l’intérieur du pays.

Néanmoins, ces gouvernements risquent de se heurter à une limite encore plus forte, celle de l’adhésion des populations à l’Union européenne (UE) qui demeure encore très forte en Pologne comme en Hongrie. Cette tactique pourrait donc se retourner contre eux à force de provocations et de jeux d’influences. Rappelons que la Cour constitutionnelle polonaise vient de déclarer que les traités européens vont à l’encontre de la constitution polonaise : une véritable déclaration de guerre à l’UE dans un moment assez critique par ailleurs, puisque l’UE n’a pas encore validé le plan de relance présenté par la Pologne, qui devrait lui procurer d’importants fonds d’investissement (autour de 3% du PIB). Le bras de fer risque d’être littéralement féroce. Une grande manifestation a eu lieu à Varsovie le 10 octobre dernier pour exprimer et affirmer la volonté des Polonais de faire partie de l’UE.

Cette agitation va perdurer dans les mois à venir et elle montre bien qu’une certaine limite est atteinte par cette politique. Le discours populiste, ainsi que l’accompagnement quasi systématique des politiques de redistribution par des restrictions des libertés ou de la transparence et de l’indépendance des institutions, arrivent à saturation. Il semblerait que cela ne marche plus, mais, en revanche, la réponse d’une autre alternative politique et sociétale n’est pas encore bien articulée ou crédible.

Il est évident que les Tchèques ont voté contre Babis, mais ils n’ont pas voté pour la nouvelle coalition, celle-ci est donc très fragile et se doit de délivrer des résultats pour gagner en crédibilité.

Les piliers tremblent en Europe centrale

Les Tchèques ont voté contre Babis et cela est très clair mais ils n'ont pas voté pour la nouvelle coalition, donc celle-ci est très fragile et se doit de délivrer des résultats pour gagner en crédibilité.

Ada ZAN, Economiste