Inde – Acheter du temps pour soutenir la reprise

Inde – Acheter du temps pour soutenir la reprise
  • Du difficile arbitrage de la politique monétaire…
  • … à la présentation du prochain budget

En résumé

L’Inde fait partie des rares pays dont la croissance a été revue à la hausse par le FMI entre octobre 2021 et janvier 2022. L’institution anticipe maintenant une croissance de 9% pour l’année fiscale 2022/2023, qui débutera en mars 2022. Et avec ses 9% de croissance cette année aussi, le pays peut se targuer de figurer parmi les économies les plus dynamiques de l’année.

Du difficile arbitrage de la politique monétaire…

Pour autant, peut-on parler de "normalisation" de l’activité, après les stigmates terribles laissés par la crise de 2020 ? C’est l’épineuse question à laquelle la Banque centrale indienne (RBI) tente de répondre.

À l’image du reste du monde, l’Inde est confrontée à une accélération de l’inflation, alimentée principa­lement par le prix des matières premières (énergie, produits agricoles et minerais). Si bien qu’en décem­bre 2021, l’indice des prix à la consommation enregistrait une progression de 5,6% en glissement annuel (g.a.).

Et si l’Inde est plutôt coutumière de ces tensions sur les prix, qui s’expliquent en grande partie par le poids des composantes volatiles dans l’indice, elles interviennent cette fois-ci dans un contexte de taux très bas, conséquence de la politique monétaire expansionniste menée durant l’année 2020. La RBI avait – en l’espace de trois mois – baissé de 115 points de base son taux directeur pour le ramener à 4%, un niveau inchangé depuis mai 2020.

En Amérique latine, la remontée des taux est déjà bien engagée, dans des pays avec des niveaux d’inflation comparables, comme en Colombie ou au Pérou, et des performances de croissance pourtant moins bonnes. Mais la RBI, moins exposée aux marchés internationaux et à la remontée annoncée des taux américains, espère pouvoir se donner encore un peu d’air. Le danger est qu’en laissant trop filer l’inflation, les investisseurs diffèrent leurs projets en attendant d’avoir une vision un peu plus claire sur la trajectoire des taux. Le prochain comité monétaire, prévu le 9 février, devrait apporter de premières réponses.

… à la présentation du prochain budget

La présentation du budget, qui a eu lieu le 1er février, s’inscrit dans ce même état d’esprit. Le message envoyé est clair : il s’agit de profiter du surplus de croissance – espéré et réalisé, ce qui a permis à l’État de collecter plus de recettes que prévu en 2021/2022 – pour soutenir encore la reprise et étaler la consolidation budgétaire, avec une cible de déficit budgétaire sous les 4,5% du PIB à horizon 2026. Le déficit est attendu à 6,9% du PIB en 2022/2023 et à 6,4% en 2023/2024. Il est fondé sur des hypothèses de croissance et de recettes plutôt réalistes (croissance nominale de 11,1%, sous le consensus qui la place plutôt autour de 12%).

Le budget 2022/2023 prévoit surtout une hausse conséquente des investissements en infrastructures (routes, chemin de fer et télécommunications), de l’ordre de 0,4% du PIB, soit un bond de 35% en g.a. Les autres annonces importantes concernent la création d’une roupie digitale, ainsi que l’entrée en vigueur de nouvelles règles de taxation dans le domaine des crypto-monnaies. Il devrait continuer de s’appuyer sur un vaste programme d’émissions obligataires, chiffré par le gouvernement à 15 trillions de roupies.

Un temps envisagée – et recommandée par les économistes – la baisse, voire la suppression de certains droits de douane, notamment sur les produits rentrant dans les processus de fabrication, n’a finalement pas été retenue. Ces tarifs douaniers minent pourtant la compétitivité-prix des exportations indiennes, surtout dans le domaine électronique.

Le budget présenté pèche également sur le volet social, avec un maintien des dépenses de santé et d’éducation à des niveaux très faibles (2% du PIB pour chaque composante).

Notre opinion – La croissance indienne est réelle, mais fragile. Réelle, car l’Inde devrait presque faire figure de "championne de la croissance", avec ses 9% attendus pour 2021/2022 et 2022/2023, mais aussi parce que certains signes de stabilisation apparaissent dans les indicateurs d’activité, et que le retrait de la très contestée réforme des prix agricoles, après près de deux ans de révoltes, a permis d’apaiser le monde rural.

Fragile, car l’Inde reste – de loin – le pays le plus pauvre parmi les grands émergents, et que l’activité économique s’apparente, pour une majorité de la population, à une économie de subsistance dans laquelle les tensions sur les prix des biens de première nécessité (alimentation et énergie) se ressentent tout de suite sur la consommation.

Voilà pourquoi les autorités monétaire et budgétaire cherchent à se donner encore un peu de temps, afin d’engager le processus de "normalisation", qu’il s’agisse de remonter les taux d’intérêt à leur niveau pré-crise ou d’entamer la consolidation du déficit et de la dette, une fois que toutes les composantes de la croissance seront réellement réactivées.

Article publié le 28 janvier 2022 dans notre hebdomadaire Monde – L’actualité de la semaine

Inde – Acheter du temps pour soutenir la reprise

La croissance indienne est réelle, mais fragile. Réelle, car l'Inde devrait presque faire figure de "championne de la croissance", avec ses 9% attendus pour 2021/2022 et 2022/2023, mais aussi parce que certains signes de stabilisation apparaissent dans les indicateurs d'activité, et que le retrait de la très contestée réforme des prix agricoles, après près de deux ans de révoltes, a permis d'apaiser le monde rural. Fragile, car l'Inde reste – de loin – le pays le plus pauvre parmi les grands émergents, et que l'activité économique s'apparente, pour une majorité de la population, à une économie de subsistance dans laquelle les tensions sur les prix des biens de première nécessité (alimentation et énergie) se ressentent tout de suite sur la consommation.

Sophie WIEVIORKA, Economiste - Asie (hors Japon)