Mexique – Élève sérieux et appliqué

Mexique – Élève sérieux et appliqué

En résumé

Selon les premières estimations, le PIB s’est très légèrement contracté au quatrième trimestre 2021 (de 0,1%) : un chiffre qui porte la croissance moyenne à 5% en 2021 après un recul de 8,2% en 2020. Au quatrième trimestre, si l’industrie et l’agriculture ont progressé (de, respectivement, 0,4% et 0,3% par rapport au troisième trimestre), les services se sont significativement contractés (de 0,7%).

Avant même d’avoir récupéré son niveau d’activité pré-crise, en subissant deux trimestres consécutifs de repli de l’activité, le Mexique fait donc l’expérience d’une "récession technique" qui met fin à un rebond largement dopé par celui, puissant, des États-Unis. Car la reprise américaine a stimulé, d’une part, les exportations de produits manufacturés et, d’autre part, les envois de fonds de la part des travailleurs immigrés qui (cumulés sur douze mois) ont atteint un peu plus de 4% du PIB mexicain fin 2021 et sont venus alimenter la consommation.

Le moteur extérieur continuera de tourner en 2022 mais à moindre régime. Bien que l’économie américaine s’engage sur la voie de la décélération, le Mexique devrait néanmoins continuer de bénéficier de transferts de revenus importants et d’exportations favorisées par la reconstitution des stocks et une éventuelle demande "refoulée". Alors que l’inflation est élevée (notamment l’inflation sous-jacente avec un risque de résistance dû aux prix des biens) et justifie le resserrement monétaire[1], que la politique budgétaire a vocation à rester toujours aussi "dramatiquement raisonnable", les moteurs de la demande interne menacent de patiner : l’amélioration du marché du travail devrait se poursuivre, mais lentement (la plus belle partie de l’histoire semble déjà écrite), les perspectives d’investissement productif sont peu brillantes.

Pour résumer, la croissance risque de décevoir, mais les risques à court terme restent faibles : situation budgétaire globalement satisfaisante[2] (meilleure que celle de ses pairs latino-américains), déséquilibre courant contenu, politique responsable de la banque centrale qui ne devrait pas être altérée par la nomination à sa tête en janvier 2022 de Victoria Rodríguez Ceja (vice-ministre des Finances de décembre 2018 à décembre 2021, désignée par le président et confirmée par le Sénat), bruit politique (notamment autour de la réforme controversée du secteur de l’électricité), mais réformes radicales plus difficiles à passer au Congrès à la suite des élections de mi-mandat[3], moindre fragilité liée à la détention de dette locale par les non-résidents dont la part est passée d’un pic récent de près de 35% fin 2016 à désormais près de 18%.

Ce sont bien plus les risques d’enlisement dans une croissance médiocre minée par un taux d’investissement faible et en recul, de détérioration des indicateurs sociaux, d’érosion de la solidité des finances publiques qui menacent.

Alors que le taux d’investissement s’était presque rétabli à la suite de la Grande Crise Financière (dont les effets ont finalement été bien moindres que ceux, traumatiques, de la crise de 1994-1995), il s’effrite depuis 2012 (22,3% du PIB), est passé sous 20% en 2019 pour finalement reculer de plus de 4 points de pourcentage en moins de dix ans : baisse de l’investissement public qui affecte essentiellement la construction (marge de manœuvre budgétaire réduite, réforme fiscale inaboutie, dépenses contraintes, priorité donnée au secteur de l’énergie, "entêtement austéritaire" même face à la pandémie), mais aussi de l’investissement privé (construction et, marginalement, machines & équipements ; détérioration du climat des affaires et incertitudes renforcées par l’élection du président AMLO). Les effets de "dopage" liés à l’entrée dans feu l’ALENA (en outre, à relativiser) sont désormais bien loin.

En termes de finances publiques, la stratégie visant à renforcer le secteur de l’énergie et l’indépendance nationale couplée à l’augmentation des dépenses sociales et des retraites n’a pas été compensée par une augmentation pérenne des recettes. La dégradation a été limitée par les efforts déployés pour lutter contre l'évasion fiscale (dont le rendement marginal est décroissant) et le recours, par définition non renouvelable indéfiniment, à des sources de revenus ponctuelles (recettes non fiscales des fonds de réserve).

Préserver cette légendaire réputation de "responsabilité budgétaire" nécessite une augmentation des recettes fiscales non pétrolières. Des pistes existent : il "suffirait" d’augmenter les impôts sur le revenu et le patrimoine. Tant au Mexique qu’ailleurs en Amérique latine, les marges de manœuvre sont importantes. La volonté politique et l’envie de moderniser un système fiscal qui actuellement préserve les rentes le sont certainement moins.

Article publié le 4 février 2022 dans notre hebdomadaire Monde – L’actualité de la semaine

[1] "Mexique : le risque de résistance de l’inflation" ; 2 février 2022

[2] Les comptes publics se sont évidemment détériorés en 2020 : une dégradation largement subie et non attribuable à une quelconque réponse budgétaire contra-cyclique comme l’attestent notamment l’excédent primaire (0,1% du PIB) et la hausse limitée de la dette (de 44,9% à 48,5% du PIB). En 2021, le déficit primaire, le besoin de financement et la dette ont, respectivement, atteint 0,3%, 3,8% et 50,1% du PIB. Bien que fondé sur des hypothèses un peu trop favorables, le budget 2022 n’introduit pas de bouleversements avec des prévisions de déficit primaire, déficit total et dette du gouvernement de, respectivement, 0,3%, 3,1% et 48% du PIB.

[3] "Mexique : un petit revers, d’importantes conséquences" ; 16 juin 2021

Mexique – Élève sérieux et appliqué

Préserver la légendaire réputation de "responsabilité budgétaire" mexicaine nécessite une augmentation des recettes fiscales non pétrolières. Des pistes existent : il "suffirait" d'augmenter les impôts sur le revenu et le patrimoine. Tant au Mexique qu'ailleurs en Amérique latine, les marges de manœuvre sont importantes. La volonté politique et l'envie de moderniser un système fiscal qui actuellement préserve les rentes le sont certainement moins.

Catherine LEBOUGRE, Economiste