Draghi ou pas Draghi ? Une élection à enjeux en Italie

Draghi ou pas Draghi ? Une élection à enjeux en Italie

En résumé

L’élection du futur chef de l’État pourrait rebattre les cartes de la politique italienne aussi bien pour les prochains mois que pour les prochaines années.

Le vote a débuté lundi 24 janvier dans l’après-midi pendant la session plénière qui a réuni les 1 009 grands électeurs participant au scrutin présidentiel. Ceux-ci comptent 630 députés, 321 sénateurs et 58 délégués régionaux dont les noms ont été publiés au cours de la semaine passée. Ils devront s’accorder sur le nom du futur chef de l’État qui remplacera le président Mattarella pour un mandat de sept ans.

Le nouveau président doit être élu à la majorité des deux-tiers. Mais, si le corps électoral ne parvient pas à un accord au cours des trois premiers tours, un vote à la majorité simple, soit 505 voix, est suffisant pour élire le futur chef de l’État. Aucune couleur politique ne possède la majorité effective. Le centre droit, qui rassemble les partis de Forza Italia (FI), Fratelli d’Italia (FdI) et la Ligue, est mieux positionné puisqu’il peut compter sur un total de 451 voix. Le centre gauche compte quant à lui un socle de 414 voix si l’on prend en compte la participation du Parti démocrate (PD) et du Mouvement cinq étoiles (M5S). Au regard de ces chiffres, il semble difficile de valider le scrutin sans un vote transpartisan qui impliquerait aussi bien le soutien de la droite que de la gauche. À une semaine de l’élection, après de multiples rebondissements, les noms des candidats au poste n’étaient toujours pas arrêtés. Silvio Berlusconi avait envisagé une candidature en se reposant sur le soutien du centre droit. Il a renoncé à se présenter samedi 22 janvier, pour des raisons médicales d’abord, puisque l’ancien Premier ministre a été admis à l'hôpital pour des examens, mais surtout parce que le compte de voix n’y était pas. Une fois l’épineux problème de la candidature de S. Berlusconi écarté, une autre partie commence.

L’enjeu lié à la présidentielle dépasse le simple scrutin puisqu’il pourrait redéfinir la trajectoire politique pour les mois à venir. Mario Draghi a longtemps fait figure de favori parmi les candidats potentiels et continue de cumuler les soutiens. Mais sa candidature ne fait pas l’unanimité puisqu’elle pose de manière concomitante la question de la survie de l’exécutif actuel. Le nom de l’ancien président de la BCE a été le seul à pouvoir fédérer autour d’un gouvernement d’union nationale dans un moment décisif, gouvernement qui a piloté la sortie de crise et les premiers pas du plan de relance. Rompre cet équilibre engendre de facto un risque d’élections anticipées. Un scénario qu’aucun des partis, à l’exception de Fratelli d’Italia, ne semble vouloir pour le moment. 

Au sein du centre droit, Giorgia Meloni (FdI) semble la plus disposée à voir le Premier ministre déménager au palais du Quirinal. Ne faisant pas partie de la coalition et en progression dans les sondages, elle saurait tirer parti d’élections anticipées si elles venaient à avoir lieu. En outre, même en cas de prolongation de la législature actuelle, une figure comme celle de M. Draghi en tant que chef de l’État serait non seulement garante de la stabilité politique du pays, mais pourrait constituer un tampon contre l'hostilité des institutions et des marchés internationaux à l'égard d'un gouvernement souverainiste que G. Meloni pourrait diriger. 

Forza Italia ne semble pas dévier de sa ligne et reste, même après le retrait de S. Berlusconi, opposé à une candidature de M. Draghi. Pour ce qui est de la Ligue, son leader, Matteo Salvini, semble favoriser d’autres solutions pour le moment. Pourtant, au sein de son parti, une aile représentée par le ministre du Développement économique reste favorable à la candidature de M. Draghi. Un scénario que M. Salvini n’avait pas totalement rejeté la semaine précédant l’élection. Dans une tentative pour maintenir la législature actuelle, il était ouvert à un pacte de coalition avec le PD qui permettrait de maintenir un gouvernement d’unité nationale tout en renforçant la composante politique du gouvernement. Bien qu’elle ne soit pas tout à fait enterrée, cette solution laissait néanmoins planer le risque d’élections anticipées et risquait par le même biais de faire peser la responsabilité de cet échec sur le parti à l’origine de la discorde. Une solution risquée donc au regard des problématiques qui pourraient se poser dans les prochains mois mais jouable si l’ensemble des partis ne désirant pas aller au vote maintenait un front commun jusqu’en décembre 2022. Or, le chef de la Ligue est celui qui est le moins enclin à aller aux urnes. Challengé dans les sondages par G. Meloni à sa droite, M. Salvini tente de consolider sa position de leader du centre droit tout en se taillant le profil d’un futur Premier ministre. Cette ambition semble difficile à réaliser sans une campagne électorale qui lui permettrait de reconstruire sa popularité. Elle dépend également du rôle que M. Salvini va jouer dans l’élection présidentielle. Possédant un nombre plus important de votes potentiels, le président de la Ligue estime avoir la priorité pour proposer une candidature et devrait suggérer une liste de noms aux autres partis de la coalition. 

Le centre-gauche est également divisé sur la question. L'ancien Premier ministre Enrico Letta (PD) est en faveur d’une candidature de M. Draghi, de même que Matteo Renzi, mais une partie de la coalition de gauche exprime des réticences notamment du côté du Mouvement 5 étoiles. Ce dernier craint des élections anticipées. Le Mouvement dirigé par l’ancien Premier ministre Giuseppe Conte est celui qui a le plus à perdre d’une future élection puisqu’il serait soumis à la double peine : celle de la réforme constitutionnelle qu’il a lui-même initiée et qui réduit d’un tiers le nombre de représentants et celle des urnes où il est crédité de moins de la moitié du score réalisé en 2018. En d’autres termes, les membres du M5S sont ceux les plus susceptibles de ne pas retrouver leurs sièges. D’autant que les dissensions au sein du parti en font un élément instable au sein de l’hémicycle. Théoriquement, le M5S représente un quart du grand électorat (235 sur 1 009) mais les intérêts divergents ne garantissent pas que l’ensemble des membres du Mouvement votent dans la même direction. 

Pour ce qui est du principal concerné, M. Draghi donc, il ne s’est pas exprimé sur la question et a refusé de s’entretenir avec les partis au sujet de l’élection présidentielle respectant scrupuleusement le processus constitutionnel. Lors de ses précédentes interventions, il a cependant souligné l’importance de la continuité du gouvernement actuel qui reste décisif dans l’implémentation des futures échéances du plan de relance et a confirmé que l’élection présidentielle était intimement liée au devenir de la législature.

Cela étant dit, tous les scénarios sont encore possibles lors du vote du lundi 24 janvier : plusieurs partis dont le PD, Liberi e Uguali (LeU) et le M5S, ont annoncé qu’ils voteraient blanc ; trois autres sessions seront probablement programmées. Le troisième tour de scrutin devrait avoir lieu mercredi 26 janvier à 11h. Entre-temps, les tractations entre les partis se poursuivent aussi bien en public qu’à huis clos. Outre Mario Draghi, une liste de noms potentiels circule. Alors que la gauche avait évoqué les noms de Giuliano Amato, Marta Cartabia, Andrea Riccardi, la proposition de Pier Ferdinando Casini figure comme une alternative potentielle. Soutenu par M. Renzi mais également par Luigi Di Maio (M5S), son nom a également été mentionné par S. Berlusconi. M. Salvini ne s’est pas positionné mais il a évoqué le nom d’Elisabetta Belloni, actuellement à la tête des services secrets, comme candidate possible.

Une chose est sûre, le consensus mettra du temps à se mettre en place. Comme l’a rappelé M. Renzi, le quorum se construit. Lors de l’élection du président sortant en 2015, la candidature de S. Mattarella avait débuté autour d’un consensus de 420 votes qui avait fini par atteindre 650 voix.

Article achevé de rédiger le 24 janvier 2022

Draghi ou pas Draghi ? Une élection à enjeux en Italie

L'enjeu lié à la présidentielle dépasse le simple scrutin puisqu'il pourrait redéfinir la trajectoire politique pour les mois à venir. Mario Draghi a longtemps fait figure de favori parmi les candidats potentiels et continue de cumuler les soutiens. Mais sa candidature ne fait pas l'unanimité puisqu'elle pose de manière concomitante la question de la survie de l'exécutif actuel. Le nom de l'ancien président de la BCE a été le seul à pouvoir fédérer autour d'un gouvernement d'union nationale dans un moment décisif, gouvernement qui a piloté la sortie de crise et les premiers pas du plan de relance. Rompre cet équilibre engendre de facto un risque d'élections anticipées. Un scénario qu'aucun des partis, à l'exception de Fratelli d'Italia, ne semble vouloir pour le moment.

Sofia TOZY, Economiste