Colombie – Gustavo Petro, un président de gauche : une première

Colombie – Gustavo Petro, un président de gauche : une première

En résumé

Au terme d'un premier tour surprenant (1) puisque le candidat de droite classique (Federico Gutierrez, Equipo por Colombia) s'était vu ravir la deuxième place par Rodolfo Hernandez (Liga de Gobernantes Anticorrupcion, homme d'affaires populiste dont l'absence de programme était masquée par un discours virulent sur la seule anti-corruption), les Colombiens ont élu leur premier président de gauche, Gustavo Petro (Pacto Historico ; 50,4% des suffrages et 51,6% des votes valides). Au regard de la succession des gouvernements de centre et de centre-droit, c'est un indéniable changement. Changement que, sans surprise, les marchés ont peu apprécié : au cours de la semaine, le peso s'est déprécié contre dollar d'un peu plus de 4% alors que le marché actions reculait de même. On est donc loin du fracas.

Le programme de G. Petro s'articule autour de deux grands axes : la lutte contre les inégalités (réformes fiscale, agraire et des retraites) et la sortie progressive des industries extractives. Si les intentions sont louables, la tâche s'annonce complexe. Il lui faudra composer avec le Congrès élu en mars (2) ce qui limite singulièrement le risque de mises en œuvre de propositions. À plus brève échéance, il lui faudra promouvoir l'atterrissage (si possible en douceur) d'une économie encore vaillante mais déjà en proie à la décélération ainsi qu'à un déficit courant et une inflation élevés.

Après avoir atteint 10,7% en 2021, la croissance largement tirée par la demande intérieure a étonnamment bien résisté au premier trimestre (1% en variation trimestrielle soit un acquis de croissance de 5,6% par rapport à 2021).

Le marché du travail récupère lentement : la baisse du taux de chômage (11,2% en avril) doit beaucoup aux créations d'emploi mais le taux de participation bien qu'il se redresse (56,5%) reste inférieur à son niveau pré-pandémie.

Malgré la détente des prix alimentaires, l'inflation progresse encore en mai de près de 0,9% sur un mois soit 9,1% sur un an pour une inflation sous-jacente de 6%. Selon la banque centrale (BanRep), les anticipations d'inflation continuent de légèrement se redresser ; leur médiane se situe désormais à 8,6% fin 2022 puis à 4,7% fin 2023, toujours au-delà de la cible (3% +/- 1 point de pourcentage).

Déjà lourd (5,7% du PIB en 2021), le déficit courant s'est encore creusé au premier trimestre (6,4% du PIB) : déficit des biens toujours élevé car l'amélioration des termes de l'échange et des volumes exportés (dont ceux des produits non traditionnels) ne parvient pas à compenser l'envolée des importations, stabilisation du solde des services (embellie du tourisme) et rapatriements importants de fonds de la part des travailleurs expatriés mais (et surtout) alourdissement des sorties et du déficit au titre des bénéfices et intérêts rapatriés. Le solde courant pâtit donc d'une demande intérieure encore vive et de sa composante structurelle liée à la rémunération des investissements étrangers (directs ou de portefeuille). À cet égard, la perspective des élections ne s'est pas traduite par un désintérêt voire un désamour des investisseurs et des prêteurs au cours du premier trimestre puisque des entrées nettes de capitaux ont été enregistrées au titre des investissements directs (hydrocarbures) et de portefeuille (bénéfice d'une guerre lointaine via l'amélioration des termes de l'échange, resserrement monétaire tardif mais déterminé de BanRep, sécurité offerte par la Ligne de Crédit Flexible du FMI).  
     
Par ailleurs, le ministère des Finances a publié de nouvelles prévisions budgétaires. En 2022, croissance et hausse des prix du pétrole permettent d'espérer de meilleures recettes fiscales ainsi qu'un déficit budgétaire et une dette nette plus faibles (à, respectivement, 5,6% et 56,5% du PIB contre 6,2% et 60,5% précédemment). Le ministre a ainsi indiqué que le risque imposant une réforme fiscale urgente avait diminué tout en soulignant le besoin de réformes fiscales structurelles.

Il n'est pas certain que le nouveau gouvernement ait une idée similaire de ce que doivent être les « réformes fiscales structurelles ». Mais, avec des recettes fiscales ne pesant que 20% du PIB (contre 34% en moyenne dans l'OCDE), les marges de manœuvre existent.

On se gardera donc d'hurler avec les loups tout comme on s'abstiendra de se réjouir d'une éventuelle inaction gouvernementale imposée par un parlement fragmenté.
  

Article publié le 24 juin 2022 dans notre hebdomadaire Monde – L'actualité de la semaine
   

(1)  Voir « Colombie : surprise politique, croissance et inflation résistantes », Perspectives émergents paru le 7 juin 2022  
(2)  Très schématiquement, il faudra trouver des compromis avec la Chambre basse (188 membres) très largement de centre-droit (droite 44% des sièges, centre-droit 29%, gauche 27%) et le Sénat (108 sièges) majoritairement à droite (droite 52% des sièges, centre-droit 27%, gauche 21%).

Colombie – Gustavo Petro, un président de gauche : une première

Le programme de G.Petro s'articule autour de deux grands axes : la lutte contre les inégalités (réformes fiscale, agraire et des retraites) et la sortie progressive des industries extractives. Si les intentions sont louables, la tâche s'annonce complexe. Il lui faudra composer avec le Congrès élu en mars ce qui limite singulièrement le risque de mises en œuvre de propositions.

Catherine LEBOUGRE, Economiste