Centrafrique – L'adoption du Bitcoin, une décision qui interroge

Centrafrique – L'adoption du Bitcoin, une décision qui interroge

En résumé

À la fin du mois d’avril, la Centrafrique a annoncé accorder au Bitcoin le statut de monnaie officielle dans le pays, à côté du franc CFA. Le pays d’Afrique centrale devient le deuxième État seulement, après le Salvador en septembre dernier, à adopter cet actif numérique comme monnaie ayant cours légal.

Plus encore qu’au Salvador, l’annonce interroge. La Centrafrique est l’un des pays les plus pauvres du monde. Seulement 10% de la population du pays avait accès à Internet en 2020, selon l’Union internationale des télécommunications. La décision apparaît donc à première vue surtout symbolique.

L’annonce du président Touadéra n’a pour le moment pas eu de traduction concrète. Les réactions ont en revanche été nombreuses. La plus virulente est naturellement venue des autorités de la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC), qui regroupe les pays avec lesquels la Centrafrique partage le franc CFA. Les dirigeants de la Banque centrale des États d’Afrique centrale (BEAC) ont condamné une décision qui contrevient aux traités et représente un défi pour la stabilité de l’Union monétaire. La commission bancaire de la CEMAC a explicitement interdit les crypto-actifs dans les établissements bancaires et financiers des pays membres, en réponse à l’annonce de la Centrafrique. À terme, et selon les développements, la décision de la Centrafrique pourrait conduire à son exclusion de la zone CEMAC et à l’abandon du franc CFA comme monnaie du pays. Les conséquences déstabilisatrices seraient massives, alors que le CFA apporte au pays un ancrage monétaire relatif et un facteur de stabilité dans un pays qui en manque sur de nombreux aspects.

La suspension récente de l’aide de certains bailleurs (France, Banque mondiale, FMI), notamment à cause d’un manque de transparence sur l’usage des fonds, a fortement fragilisé le pays, l’aide extérieure représentant environ la moitié du budget. Les autorités ont par conséquent annoncé il y a quelques semaines des coupes de 40% à 60% dans le budget de certains ministères. Par cette décision, Bangui peut donc chercher à attirer des fonds dans le pays. L’activité de "minage" du Bitcoin est également peut-être perçue comme un moyen pour le gouvernement d’abonder les recettes publiques et de financer ses dépenses. Mais dans un pays où seulement 15% de la population a accès à l’électricité, la faisabilité de cette activité très énergivore est en l’état inexistante.

En toile de fond, la détérioration continue de la relation avec la France apparaît également. Par cette décision, la Centrafrique, très proche de la Russie qui soutient le pouvoir en place depuis 2018, peut souhaiter s’éloigner d’une monnaie, le CFA de la zone CEMAC, dont le lien avec la France reste important. À la différence de la zone de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) depuis la réforme de 2019, la BEAC est ainsi toujours tenue de déposer la moitié de ses réserves de change auprès du Trésor français, en contrepartie de la garantie de convertibilité de la monnaie.

Notre opinion – L’annonce de la Centrafrique a été accueillie, à raison, avec beaucoup de scepticisme. Mais cette initiative fantaisiste ne doit cependant pas occulter la façon dont le continent africain s’est véritablement emparé de ces nouvelles technologies monétaires. Dans une région où le taux de bancarisation demeure faible, le recours aux téléphones mobiles pour des transferts d’argent a très vite connu un succès important, à l’image du système M-Pesa au Kenya et en Tanzanie à la fin des années 2000. L’utilisation des crypto-actifs tels que le Bitcoin s’est donc développée de façon importante en Afrique ces dernières années, comme dans le reste du monde. Cela s’est particulièrement fait à la faveur de la hausse massive de leurs cours, une tendance qui s’est largement inversée en 2022.

Ainsi, selon le rapport 2021 de Chainalysis, six pays africains se classent parmi les vingt premiers pays dans son classement d’adoption des crypto-actifs, dont trois dans les dix premiers (Kenya, Nigeria, Togo).

En ce qui concerne les monnaies numériques de banque centrale (MNBC), émanations virtuelles des devises officielles, les États africains sont là encore bien positionnés. Treize banques centrales du continent travaillent à de tels projets. En Afrique du Sud et au Ghana, les MNBC sont en phase pilote alors que le Nigeria est devenu en octobre dernier l’un des premiers pays à lancer officiellement sa monnaie virtuelle, avec le e-naira, qui se déploie en plusieurs phases.

Si les MNBC n’en sont encore qu’à leurs débuts, cet outil peut présenter plusieurs intérêts pour les pays africains. D’une part, il permettrait une meilleure traçabilité des transactions et pourrait donc constituer un moyen pour les pays où le secteur informel constitue la majeure partie de l’économie d’élargir leur base fiscale pour mobiliser des ressources. D’autre part, ces technologies peuvent faciliter le lien avec certaines populations isolées géographiquement et des institutions. Ces formes virtuelles de monnaie représentent donc un outil potentiel de mise en œuvre de programmes sociaux, à l’image de ce qu’a fait le Togo durant la pandémie avec le programme Novissi.

Article publié le 20 mai 2022 dans notre hebdomadaire Monde – L’actualité de la semaine

Centrafrique – L'adoption du Bitcoin, une décision qui interroge

L'annonce de la Centrafrique a été accueillie, à raison, avec beaucoup de scepticisme. Mais cette initiative fantaisiste ne doit cependant pas occulter la façon dont le continent africain s'est véritablement emparé de ces nouvelles technologies monétaires. Dans une région où le taux de bancarisation demeure faible, le recours aux téléphones mobiles pour des transferts d'argent a très vite connu un succès important, à l'image du système M-Pesa au Kenya et en Tanzanie à la fin des années 2000. L'utilisation des crypto-actifs tels que le Bitcoin s'est donc développée de façon importante en Afrique ces dernières années, comme dans le reste du monde. Cela s'est particulièrement fait à la faveur de la hausse massive de leurs cours, une tendance qui s'est largement inversée en 2022.

Thibault ALIX , Economiste