Espagne – L'industrie résiste, sous pression

Espagne – L'industrie résiste, sous pression

En résumé

La production industrielle en Espagne a ralenti en mars et a augmenté de 1,1% sur un an (+4,1% en février). L’indicateur publié par l’Instituto Nacional de Estadística (INE) cumule désormais cinq mois de hausses consécutives.

La croissance de la production industrielle en mars a été tirée par les biens de consommation, dont la production a augmenté de 6%, avec une intensité plus importante dans les biens non durables (6,2%) que dans les biens durables (3,5%), ainsi que par l'énergie (2,8%). La production de biens d'équipement a également augmenté, bien que dans une moindre mesure (0,4%), tandis que la production de biens intermédiaires a reculé de 3,2%. La hausse de la production en mars a été tirée par la fabrication d'autres matériels de transport (17,9%) et de produits pharmaceutiques (16,9%), ainsi que par l'industrie du bois et du liège (15,4%) et du cuir et des chaussures (14,2%). Ces augmentations ont compensé les réductions observées dans la production des industries extractives (-20,5%), la fabrication de véhicules automobiles, remorques et semi-remorques (-13,2%) et la fourniture d'eau, les activités d'assainissement et la gestion des déchets (7,9%).

Au T1 2022, la production industrielle a augmenté de 3,1% en moyenne, l'industrie du bois et du liège (24,4%) et la fabrication de vêtements (23,1%) étant les activités qui ont le plus progressé, tandis que la fabrication de véhicules automobiles (11,8%) et l'approvisionnement en eau et la gestion des déchets (4,4%) ont diminué.

Une fois corrigé des effets saisonniers et calendaires, l'indice a progressé de 0,1% en rythme annuel, soit un taux inférieur de 2,7 points à celui enregistré en février, tandis que l'évolution mensuelle a été négative, avec une baisse de 1,8% par rapport à février.

Notre opinion – Dans un contexte général de relance progressive de l’activité tout au long de 2021, le secteur manufacturier espagnol a évolué en ligne avec l’ensemble de l'économie : la valeur ajoutée brute (VAB) de l'industrie manufacturière a augmenté de 6% en 2021 (un peu plus rapidement que la moyenne de l'économie, 5%) ; un chiffre élevé, bien qu'insuffisant pour compenser la forte baisse intervenue en 2020 (-12,1%). Le solde de tous les indicateurs d'activité disponibles pour le secteur est positif en 2021 : la production a augmenté d'un peu plus de 8%, les immatriculations ont augmenté de 1,3%, le chiffre d'affaires a augmenté de 16% (cumulé jusqu'en novembre) et les exportations, d'environ 20%. Cependant, seuls le chiffre d'affaires et les exportations sont nettement au-dessus des niveaux d'avant-pandémie. L'évolution trimestrielle de la VAB signale que la reprise du secteur a connu un coup d'arrêt au S1-2021 (-3,5%), affectée par la hausse des prix des matières premières, des factures énergétiques plus élevées et des problèmes dans les chaînes d'approvisionnement. En effet, la forte réactivation du cycle mondial tout au long du S1-2021, en plus de l'effet des problèmes d'approvisionnement du côté de l'offre, ont fait place à une hausse générale des prix des matières premières, et en particulier des métaux industriels et des matériaux énergétiques, davantage liés au cycle économique mondial.

Le déclenchement de la guerre en Ukraine a renforcé la hausse des prix des métaux et des matières premières énergétiques, la Russie étant un important producteur et exportateur de pétrole (deuxième producteur mondial) et de gaz naturel (40% du gaz consommé par l'Union européenne). Le pays est également un producteur important de métaux clés pour l'industrie manufacturière comme l'aluminium et le nickel. Il s’agit de métaux très polyvalents, utilisés comme inputs dans de nombreuses industries. Le fort rebond de leurs prix se traduira par une augmentation substantielle des coûts de production de l'industrie manufacturière. La dernière enquête trimestrielle de la Commission européenne pour le secteur industriel désigne la pénurie de matériaux ou d'équipements comme le principal frein à la production. En effet, 25% des entreprises industrielles espagnoles mentionnent que la pénurie de fournitures est un facteur limitant leur capacité de production, alors qu'habituellement seulement entre 2% et 9% des entreprises signalent des problèmes de ce type.

Parmi les entreprises industrielles qui souffrent le plus des pénuries de fournitures, l'industrie automobile se distingue sensiblement, en raison des longs délais d'acheminement des pièces métalliques et des pénuries de semi-conducteurs, cruciaux pour la production des nouveaux modèles et qui avait déjà pénalisé la production en 2021. En Espagne, 65% des constructeurs automobiles signalent des problèmes de pénurie et la tendance des derniers mois ne semble pas indiquer d’amélioration (il y a trois mois, 55% des entreprises signalaient cette difficulté). La perte de vigueur de l'industrie manufacturière tout au long de l'année 2021 s'est clairement concentrée sur l'industrie automobile, où l'on observe un écart important par rapport au niveau pré-Covid (-23% au T4-2021) qui s'est aggravé au fil des mois. Cette industrie n'a cessé de rencontrer des obstacles ces dernières années. D'une part, ce secteur a été contraint à un changement de modèle commercial et de production depuis l'explosion du "dieselgate" en 2015 et la prise de conscience environnementale croissante des consommateurs et des régulateurs. D'autre part, la pandémie a prolongé le télétravail et réduit la mobilité des personnes, ce qui a modéré les besoins de renouvellement des véhicules. De plus, l'incertitude réglementaire persistante et les doutes sur l'orientation du secteur font que l'acheteur potentiel de voiture hésite sur le type de véhicule qu'il convient le mieux d'acheter en ce moment. Les problèmes d'approvisionnement de certains composants sont venus s’ajouter à toutes ces difficultés.

D'autres branches de l'industrie manufacturière ont également affiché une performance relativement faible au cours des derniers mois. Le cas de la fabrication de produits métalliques se démarque, avec une production encore inférieure de 7% par rapport au niveau pré-Covid, malgré sa forte relation avec le secteur de la construction, probablement plombé par le rebond des prix des métaux industriels (qui représentent environ 36% de sa structure des coûts). Dans ce groupe, nous trouvons également la métallurgie (elle aussi plombée par la hausse de ses coûts), le textile (en raison d'une reprise de la consommation plus faible que prévu), le raffinage du pétrole (la demande ne se redresse pas aussi vite en raison de la forte hausse des prix) ou encore les arts graphiques (affectés par la hausse du prix du papier et par la baisse de la demande d'activité publicitaire).

À l'opposé, on trouve une série de secteurs qui ont retrouvé des niveaux d'avant-crise et qui permettent de compenser une partie de la faiblesse des autres industries: les industries agro-alimentaires (portées par le changement des habitudes de consommation suite à la pandémie), les industries auxiliaires de la construction (production de ciment et d’autres minéraux non métalliques) et l'industrie chimique (étroitement liée à la production des industries pharmaceutiques et alimentaires). De manière générale, il s'agit d'industries soutenues par la réactivation du cycle et par les caractéristiques du scénario post-confinement de ces derniers mois, mais elles se distinguent aussi pour être un peu moins affectées par les problèmes d'approvisionnement.

L'évolution du secteur manufacturier en 2022 est soumise à une grande incertitude, puisque le déclenchement du conflit en Ukraine a entraîné une augmentation supplémentaire des factures énergétiques et des coûts du secteur et pourrait conduire à de nouvelles perturbations des chaînes d'approvisionnement mondiales. Cependant, il convient de noter que le secteur continuera de bénéficier d’une demande relativement dynamique, grâce à la reprise de la demande de biens finaux et à l'effort de reconstitution des stocks, comme on l'a déjà vu ces derniers mois. De plus, la modération de la crise sanitaire et la redynamisation des projets liés au programme NGEU permettront de compenser en partie les difficultés externes et contribueront à jeter les bases d'une croissance plus solide à long terme.

Article publié le 13 mai 2022 dans notre hebdomadaire Monde – L’actualité de la semaine

Espagne – L'industrie résiste, sous pression

Parmi les entreprises industrielles qui souffrent le plus des pénuries de fournitures, l'industrie automobile se distingue sensiblement, en raison des longs délais d'acheminement des pièces métalliques et des pénuries de semi-conducteurs, cruciaux pour la production des nouveaux modèles et qui avait déjà pénalisé la production en 2021. En Espagne, 65% des constructeurs automobiles signalent des problèmes de pénurie et la tendance des derniers mois ne semble pas indiquer d'amélioration (il y a trois mois, 55% des entreprises signalaient cette difficulté). La perte de vigueur de l'industrie manufacturière tout au long de l'année 2021 s'est clairement concentrée sur l'industrie automobile, où l'on observe un écart important par rapport au niveau pré-Covid (-23% au T4-2021) qui s'est aggravé au fil des mois.

Ticiano BRUNELLO, Economiste