Maroc – La pire sècheresse depuis trente ans et ses conséquences économiques

Maroc – La pire sècheresse depuis trente ans et ses conséquences économiques

En résumé

Depuis le début de l’hiver 2021-2022, le déficit pluviométrique est de 64% au Maroc. Dans un pays où plus de 15% du PIB est issu de l’agriculture, et pour un secteur qui emploie 38% de la population active, c’est évidemment une mauvaise nouvelle économique qui aura des conséquences multiples, et pas seulement sur la croissance du PIB en 2022.

Déjà affecté par des sècheresses les années passées, le PIB agricole s’était contracté de 4,6% en 2019 et de 6,9% en 2020 pour se redresser très fortement de 17% en 2021 (estimation). Cela a accentué la récession issue de la crise sanitaire en 2020. Mais, à l’inverse, a aussi favorisé l’effet de rebond l’année dernière. L’impact des plus ou moins fortes précipitations sur le PIB agricole et le PIB global est d’ailleurs assez mécanique. Pour chaque variation de 10% du PIB agricole, l’impact à la hausse ou à la baisse peut être estimé à environ 1,5% de croissance du PIB global. En 2022, la croissance du PIB pourrait donc s’élever à 3,5%, au lieu de 3,9% prévu initialement.

Au cours des vingt dernières années, le PIB agricole est entré huit fois en récession, et c’est toujours en raison des sècheresses qui frappent le territoire. La hausse de la fréquence des sècheresses, passant d’environ une tous les dix ans à une tous les deux ans en moyenne depuis 2010 est, selon les experts, l’une des conséquences du réchauffement climatique. Le PIB agricole est aussi moins résistant, lorsque plusieurs années de sècheresse se suivent et que les barrages de rétention et les réservoirs d’eau, peu alimentés, ne servent plus d’amortisseurs lors des années sèches. C’est le cas en 2022. L’agriculture consomme 85% de l’eau disponible au Maroc et le pays a engagé la construction d’usines de désalinisation, afin de répondre aux besoins croissants de la population en eau potable.

L’impact sur la balance commerciale va se matérialiser par une hausse des importations de produits alimentaires et notamment de céréales, dans un contexte de hausse des prix par ailleurs peu favorable aux importateurs. De plus, le Maroc importe 13% de ses céréales d’Ukraine et 4% de Russie (année 2020) et pourrait être obligé de trouver des fournisseurs alternatifs en cas de rupture des approvisionnements provoqués par la guerre en cours en Ukraine. Toutefois, le redressement espéré des recettes touristiques devrait plus que compenser la hausse du déficit commercial des biens qui pourrait toutefois dépasser les 20 milliards d’euros cette année.

Autre conséquence immédiate, l’inflation des produits alimentaires qui a progressé à 4,4% en décembre dernier et à 4,3% en janvier, en partie alimentée par un effet de base. Elle n’était toutefois que de 0,8% en 2021. C’est la plus forte hausse depuis quatre ans. La hausse des prix pourrait perdurer de nombreux mois, alimentée en partie par la hausse des coûts de transport qui se répercute dans le prix des aliments importés. Les produits alimentaires sont pondérés à hauteur de 33% dans l’indice des prix et ceux du transport à 13% (et ils sont en hausse de 6% depuis un an). Une inflation assez proche de 2% en 2022 est donc possible. C’est un niveau global qui reste toutefois très contenu dans le contexte actuel.

La chute des productions agricoles et des revenus des agriculteurs est déjà bien anticipée par les autorités qui ont mis en place cette année des mécanismes de soutien afin d’atténuer l’impact social sur le secteur. Un montant de plus de 900 millions d’euros est évoqué par les autorités. Au-delà du maintien du pouvoir d’achat, il s’agit aussi pour le gouvernement de freiner l’exode rural qui alimente le chômage dans les villes. À fin septembre, le chômage est de 11,8% et de 31% pour les jeunes.

Enfin, une hausse éventuelle des subventions sur les produits de première nécessité pourrait aussi peser un peu cette année sur les finances publiques.

Article publié le 25 février 2022 dans notre hebdomadaire Monde – L’actualité de la semaine

Maroc – La pire sècheresse depuis trente ans et ses conséquences économiques

Malgré une année agricole qui devrait être en récession de 6% en 2022, selon nos prévisions et des mesures de soutien un peu coûteuses, le redressement économique global va se poursuivre cette année sous l'effet espéré du redressement du tourisme et des exportations. Une attention particulière doit toutefois être portée aux risques liés à l'augmentation de l'instabilité sociale. La combinaison d'une hausse des prix alimentaires et des coûts de transport, dans un contexte de chômage qui reste élevé parmi les jeunes, pourrait alimenter des tensions qui ont déjà commencé à s'exprimer dans certaines régions. Les mesures de soutien social ont justement pour but de répondre aux besoins des populations les plus affectées.

Olivier LE CABELLEC, Economiste