Mexique – Ce qu'aimerait le président, ce qu'il peut (et ce que les États-Unis ne tolèreront pas)

Mexique – Ce qu'aimerait le président, ce qu'il peut (et ce que les États-Unis ne tolèreront pas)

En résumé

Depuis son arrivée au pouvoir, les coups portés par le président Andrés Manuel López Obrador au secteur privé, d'une part, et aux institutions, d'autre part, sont fréquents et les interférences entre politique et économie se multiplient. La réforme de l'énergie qui vise idéalement à combiner souveraineté nationale et intégration régionale, en mésestimant les contraintes du traité commercial nord-américain, en fait partie.

Afin d’obtenir la majorité des deux tiers nécessaire requise par les réformes constitutionnelles, la coalition MORENA courtise les partis d’opposition afin de notamment promouvoir l’adoption de la réforme de l’énergie rejetée par le Congrès le 17 avril ; les partis d'opposition s’étaient alors rangés aux côtés des industriels pour bloquer le passage de cette réforme.

Le projet de loi prévoyait, d’une part, l’octroi à CFE d’une part de marché minimum dans la production d’électricité (54%, contre 38% actuellement) et, d’autre part, une triple fusion : CRE (régulateur national de l'électricité), CENACE (opérateur du marché de gros de l'électricité au Mexique et gestionnaire de la transmission services) et CFE, faisant ainsi de la CFE le seul acteur et arbitre de la production et de la tarification de l’électricité mexicaine. Bien que rejetée, cette réforme illustrait bien les ambitions présidentielles et sa volonté de préserver "la souveraineté" nationale. Pour rappel, le gouvernement a effectivement choisi de préserver CFE, endettée à hauteur de 363 milliards de pesos et au bord de la faillite en 2020, au détriment d’une énergie plus "verte" et moins coûteuse produite par des entreprises privées.

La loi aurait en effet considérablement limité les possibilités d’investissement et la participation du secteur privé, en mettant un terme aux achats d’électricité sur la base des coûts de production, qui permettaient aux entreprises produisant l’électricité moins chère et plus "verte" de fournir en priorité le réseau. En accordant un quasi-monopole à la CFE, la loi aurait favorisé la production d’une électricité plus onéreuse (l’énergie produite par les centrales thermiques coûte en moyenne 25% de plus que l’énergie renouvelable) tout en ne contribuant pas à la transition énergétique. Les investisseurs et les entreprises opérant au Mexique se sont opposés à la réforme.

Or, contrairement à "feu l’ALENA", l’USMCA interdit l’utilisation de réglementations favorisant les monopoles d'État ou discriminant les entreprises privées opérant dans l'énergie, les infrastructures ou les transports. L’accord prévoit également qu’au-delà d’un recours à la justice mexicaine (qui s'est avérée plutôt efficace pour ralentir la mise en œuvre de ce type de réformes), les entreprises étrangères ont la possibilité d'engager des poursuites contre l'État mexicain en cas de modification unilatérale affectant la viabilité à long terme de leurs investissements. Suite à la proposition de réforme, les États-Unis et le Canada ont donc présenté une réclamation officielle, introduisant même un halo d’incertitude quant à l’avenir de l’USMCA lui-même. Après les soixante-quinze jours de consultations (qui se sont achevés le 3 octobre), les trois pays ont décidé de poursuivre les pourparlers sans en référer à un groupe international spécial de règlement des différends. La nouvelle ministre de l’Économie, Raquel Buenrostro, qui dirige les négociations sur les différends de l'USMCA a confirmé que le gouvernement souhaitait éviter le recours à un tel arbitrage, confirmant ainsi la volonté d’éviter une confrontation directe avec les États-Unis.

Notre opinion – Il semble peu probable que le gouvernement réussisse à obtenir une "super-majorité" lui permettant de faire passer une nouvelle réforme de l’énergie avant 2024. Même diluée, la nouvelle réforme risquerait d’être contraire aux engagements des traités internationaux. Les enjeux sont donc importants et le PRI a déjà assuré qu’il s’y opposerait. Néanmoins, depuis son arrivée au pouvoir, les coups portés par le président Andrés Manuel López Obrador au secteur privé, d’une part, et aux institutions, d’autre part, sont fréquents et les interférences entre politique et économie se multiplient. La réforme de l’énergie qui vise idéalement à combiner souveraineté nationale et intégration régionale, en mésestimant les contraintes du traité commercial nord-américain, en fait partie.

Si, à l’occasion de la pandémie, les flux d’investissements directs étrangers (IDE) ont résisté, la dégradation de la gouvernance risque de finir par peser négativement sur l’attractivité en termes d’investissements. Même si l’effet d’entraînement fourni par l’intégration économique lors de la mise en œuvre de l’ALENA s’est épuisé (le rattrapage n’a pas réellement tenu ses promesses), les IDE restent essentiels tant du point de vue de la croissance que de celui du financement extérieur.

Les relations sino-américaines sont (et resteront) tendues ; la pandémie a utilement renseigné sur la nécessité de bénéficier d’intrants géographiquement peu éloignés ; les stratégies de relocalisation ont vocation à se développer ; enfin, l’administration Biden mène une politique nationale mais aussi régionale visant à favoriser les investissements dans les énergies renouvelables. Le Mexique a donc tout intérêt à "capitaliser" sur son intégration régionale : un marché de l’énergie intégré lui permettrait de bénéficier plus facilement de la stratégie de "Nearshoring" des États-Unis.

Article publié le 21 octobre 2022 dans notre hebdomadaire Monde – L’actualité de la semaine

Mexique – Ce qu'aimerait le président, ce qu'il peut (et ce que les États-Unis ne tolèreront pas)

Si, à l'occasion de la pandémie, les flux d'investissements directs étrangers (IDE) ont résisté, la dégradation de la gouvernance risque de finir par peser négativement sur l'attractivité en termes d'investissements. Même si l'effet d'entraînement fourni par l'intégration économique lors de la mise en œuvre de l'ALENA s'est épuisé (le rattrapage n'a pas réellement tenu ses promesses), les IDE restent essentiels tant du point de vue de la croissance que de celui du financement extérieur.

Catherine LEBOUGRE, Economiste