La Paris Blockchain Week a mis en lumière la stratégie adoptée par les leaders mondiaux des crypto-actifs, qui utilisent la réglementation comme un levier pour structurer et contrôler le marché numérique européen. Cette approche favorise les acteurs disposant de ressources importantes, créant ainsi un oligopole réglementaire de fait.
À la Paris Blockchain Week (PBW), à deux pas de la pyramide inversée du Louvre, les leaders mondiaux des crypto-actifs ont cessé de considérer la réglementation comme une contrainte. Tous ont adopté la stratégie de la "réglementation-armée" visant à utiliser les cadres réglementaires comme un instrument d’éviction. En Europe, leur arme de destruction massive pour éliminer une concurrence débridée s’appelle MiCA. Ce règlement européen, qui encadre les crypto-actifs, leur émission et les services associés dans l’UE, s’est clairement transformé en un mécanisme de sélection brutale.
Empiler pour éliminer
Appelé à s’exprimer en conférence de presse ouverte au public, le patron d’OKX pour l’Europe1, Erald Ghoos, pose un constat saisissant. 80% des plateformes d’échange crypto européennes vont disparaître sous l’effet d’un empilement réglementaire jugé insurmontable.
Une anticipation que les grands acteurs du secteur, tels qu’OKX, ont intégrée depuis des mois, voire des années, adaptant leur stratégie pour tirer parti de la nouvelle donne réglementaire.
En transformant ce fardeau de la réglementation en un actif stratégique puissant, les licornes des actifs numériques creusent un gouffre de complexité et de coût. Ce gouffre est si profond que seules les sociétés capables d’engager d’importantes ressources peuvent espérer le franchir. Bloquées sur l’autre rive, les autres disparaîtront face à cette accumulation de barrières juridiques qui crée de fait un oligopole.
En Europe, pour espérer survivre ou prospérer dans l’univers de la finance numérique tokenisée de demain, un acteur doit assembler des briques réglementaires disparates : MiCA pour les actifs numériques, MiFID II pour les instruments financiers dont les produits dérivés, DORA pour la résilience numérique ou encore le RGPD pour la gestion des données personnelles. Ce mille-feuille agit comme un filtre.
Les acteurs de taille intermédiaire, incapables d’assumer le coût interne ou externe de leur mise en conformité, sont expulsés du marché, laissant le champ libre à une poignée de géants systémiques. Ainsi va le monde des actifs numériques !
« Au cours de l’année écoulée, de nombreux concurrents locaux et de plus petite taille sont venus frapper à notre porte pour nous demander de les racheter, en nous disant en substance : "Écoutez, la charge réglementaire liée à la MiCA est trop lourde pour nous. Nous ne disposons pas des technologies adéquates, ni des dispositifs de sécurité nécessaires, ni de l’infrastructure requise pour rivaliser avec certaines bourses mondiales" ».
Le pacte des douze
Un autre acteur présent à la PBW incarne cette tendance : Qivalis. Ce consortium réunit douze banques de premier plan, dont BNP Paribas, BBVA et UniCredit.
Leur objectif est de lancer un Electronic Money Token (EMT), autrement dit un stablecoin ancré à l’euro. Depuis l’espace Mona Lisa, où il a pris la parole ce mercredi 15 avril, Jan-Oliver Sell, à la tête de Qivalis, confirme que son entité est actuellement engagée dans un processus avec la Banque centrale néerlandaise en vue d’obtenir un agrément d’Établissement de Monnaie Électronique (Electronic Money Institution ou EMI).
Véritable sésame, cette licence constitue le cœur de sa stratégie. Elle ouvre le droit d’émettre l’EMT tant convoité, un actif puissamment encadré par le règlement européen MiCA. Il est clair que les banques partenaires de ce consortium veulent elles aussi à leur niveau verrouiller l’accès au marché numérique de l’euro par un assemblage de licences engageant à obtenir et difficile à exploiter à l’échelle.
L’objectif pour ces institutions est de disposer d'une représentation de l’euro on-chain bénéficiant d’une liquidité profonde pour éviter de devoir dépendre du dollar américain lors de l’utilisation de protocoles décentralisés ou de solutions de règlement transfrontalier fonctionnant sur des rails blockchain.
« Je pense que notre principal atout réside dans le fait qu’au fil du temps, à mesure que les banques rejoindront le consortium, nous disposerons d’un réseau d’utilisateurs et de clients qui apporteront au jeton une liquidité de niveau institutionnel. Je pense donc qu’à terme, cet avantage nous permettra de devenir le leader dans ce domaine ».
L’or de São Paulo
Confortablement installé tel un souverain sur le Master Stage, dominant son auditoire, Ben Zhou, CEO et co-fondateur de la plateforme Bybit2, enfonce le clou.
Le natif de Hangzhou en Chine, installé avec son entreprise à Dubaï, ne voit plus la réglementation comme un obstacle, mais comme une infrastructure de confiance. Celle-ci est vue comme indispensable pour servir l’objectif d’une plateforme financière globale, connectant finance traditionnelle et actifs tokénisés.
À Paris, celui qui a fait ses classes aux États-Unis, ne se contente pas de passer au Carrousel du Louvre. Ben Zhou (BZ) vient surtout rencontrer le régulateur français. De son propre aveu, Paris n’est qu’une étape dans son tour du monde réglementaire. Comme au temps de CZ3, BZ traverse le globe dans une démarche proactive, faisant de la relation avec les autorités un véritable levier de croissance et d’influence. Un atout décisif selon lui.
Ben Zhou a donc radicalement transformé l’approche de son groupe, passant d'un modèle axé sur le trading pur lors de la période du Wild West crypto de 2014 à 2018 à une stratégie où la conformité est désormais le principal moteur de la conquête.
Aujourd’hui, son entreprise, qui revendique officiellement plus de 82 millions d’utilisateurs dans 181 pays, exploite une infrastructure connectée à plus de 2 000 banques locales à travers le globe. Le co-fondateur, explique que cette connectivité repose sur une distribution de licences dans chaque juridiction clé.
Cette toile patiemment et puissamment tissée permet d’opérer des flux transactionnels d’une typologie inédite. Désormais, un family office brésilien peut transformer de l’or physiquement détenu au Brésil en un rendement numérique à Hong Kong grâce aux rails réglementés de Bybit.
« Ici à Paris, je viens de rencontrer les régulateurs, et je voyage à travers le monde pour en rencontrer de nombreux. Ce qu’ils retiennent aujourd’hui de Bybit, c’est notre capacité de distribution mondiale. Nous disposons d’une licence sur presque tous les continents, dans de nombreux pays à travers le monde, de la Turquie au Brésil, en passant par l’Indonésie, la Thaïlande et l’Union européenne. »
Cadenasser le monde
eToro4 partage de nombreux points communs avec Bybit, bien que le néo-courtier coté en bourse ne soit pas issu nativement du secteur crypto. Quand Yoni Assia prend la parole sur la scène principale de la PBW, le fondateur et dirigeant d’eToro présente sa société avant tout comme une institution financière régulée ayant intégré progressivement les crypto-actifs à ses services.
Son pari : servir l’investisseur qui souhaite manipuler actions, métaux précieux et actifs numériques sur une interface unique, opérant 24h/24 et 7j/7. L’obtention de licences permet d’offrir cette fluidité.
La réglementation devient le fluide qui permet à des actifs de natures différentes de circuler dans le même circuit, un circuit qu’il faut verrouiller pour interdire toute fuite de liquidité vers des protocoles non régulés. Ce verrouillage consolide le pouvoir de ceux qui détiennent les clés de la porte d’entrée. C’est typiquement pour cette raison qu’eToro a acquis ZenGo pour intégrer une solution de portefeuille de self-custody sous une ombrelle régulée.
Cette manœuvre vise à neutraliser la menace de désintermédiation de la finance décentralisée (DeFi). En standardisant leur interface de connexion, les géants s'assurent que chaque mouvement vers la DeFi passe par leurs filtres de conformité.
« Je suis vraiment enthousiasmé par cette convergence, que j'observe beaucoup ici, entre la DeFi et la finance traditionnelle. Et aujourd'hui, nous accélérons véritablement notre transition vers la DeFi grâce à l'acquisition de ZenGo, qui permet d'attirer de nombreux clients natifs de la crypto et de la DeFi au sein de l'écosystème eToro ».
L’avènement des machines
Avec le tsunami de l’intelligence artificielle, l’agentique représente la prochaine étape de cet assemblage de puissance.
Eric Anziani, Président et COO de Crypto.com5, prépare ses systèmes pour une interaction directe avec ces machines d’un nouveau genre. Dans ce monde, l’agent IA est le client. Il choisira son fournisseur en fonction de la robustesse de son API de conformité réglementaire.
Si une plateforme ne peut pas, par exemple, valider l’identité légale d’un agent IA en temps réel, elle sera ignorée par le système. La conformité devient ici une brique logicielle indispensable à l’exécution de toute opération. La réglementation se transforme en un langage de programmation obligatoire pour l’économie des machines.
Les acteurs qui standardisent l’accès réglementé pour les agents IA posséderont la distribution mondiale des années à venir. La puissance réside dans cette capacité à rendre la loi invisible et automatique au sein du logiciel.
Crypto.com a déjà acquis des positions stratégiques. Son co-fondateur Kris Marszalek a lancé en février ai.com, une plateforme de création d’agents IA. Avec ai.com, et en quelques clics, n’importe qui peut désormais générer un agent IA privé et personnel en s’affranchissant de toute barrière technique.
« Si l’on se projette dans l’avenir, je pense que le modèle de Super App va se simplifier. Il suffira d’une seule interface ou d’une seule App à laquelle on dira : « je veux faire ceci, je veux appeler un taxi, je veux réserver mon voyage ». L'agent IA deviendra la Super App. Et en fin de compte, si vous voulez être maître de votre destin, vous devez posséder la relation Client. »
NOTES
1OkX Europe Limited, opérant sous le nom commercial OKX, est une plateforme de trading de cryptoactifs autorisée en tant que Fournisseur de services de cryptoactifs par la MFSA conformément à l’article 28 de la loi sur les marchés de cryptoactifs (chapitre 647 des lois de Malte).
2Bybit est une plateforme d’échange de crypto-monnaies fondée en 2018, initialement spécialisée dans les produits dérivés, puis élargie à une offre plus complète de services crypto. Basée à Dubaï, l’entreprise présente une présence renforcée en Europe via ses licences à Vienne et à Chypre.
3Changpeng Zhao, fondateur et ancien PDG de Binance. Surnommé CZ.
4Fondé en 2007, eToro emploie 1 520 personnes et sa capitalisation boursière est de 3,14 milliards de dollars.
5Crypto.com est un acteur majeur des services crypto, présent dans l’exchange, les paiements et la DeFi via sa blockchain Cronos.