La prédiction, un marché de niche pour parieurs compulsifs ? Certaines fintech voient dans les marchés prédictifs un levier pour attirer en masse une clientèle « plus joueuse ». A contrario, d’autres acteurs y voient un terrain miné. Entre les deux, de nombreux acteurs de l’industrie bancaire et financière se questionnent.
Encore assimilés par beaucoup aux jeux d’argent, les marchés de prédiction connaissent une mutation structurelle profonde sur fond de bataille réglementaire aux États‑Unis.
Ce qui était, il y a encore quelques mois, perçu comme un marché de niche pour parieurs compulsifs vient de s’inviter avec une force inédite à la table de la finance américaine.
Notre analyse des transcriptions des earnings calls du S&P 500 Financials signale que le sujet des marchés de prédiction devient un marqueur sensible dans les discussions entre analystes et architectes mondiaux de l’industrie bancaire et financière.
Signal fracassant
En ce début d’année 2026, une chose est claire. Les marchés de prédiction s’invitent avec fracas dans les earnings calls des banquiers américains, et ce, au plus haut sommet de leur pyramide. Voilà que le très influent David Solomon, souligne l’importance accordée à ce sujet en interne au sein de sa banque d’investissement.
Le président-directeur général de Goldman Sachs a personnellement rencontré les dirigeants des deux principales sociétés spécialisées dans ces marchés prédictifs. Il aurait consacré, de son aveu même, plusieurs heures à la compréhension de cet écosystème et aux implications potentielles pour sa société.
Et pourtant, au début de l’année 2024, ce concept financier de la prédiction, consistant à parier de l’argent sur la probabilité qu’un événement futur se produise, représentait un véritable angle mort stratégique dans les communications financières officielles du S&P 500.
Mais, en l’espace de quelques mois, ce qui n’était qu’un silence radio absolu s’est mué en une véritable obsession des analystes financiers, témoignant d’un changement de paradigme majeur dans leur questionnement.
L’éveil des géants
Durant toute l’année 2024, le terme « prediction market » est absent de l’ensemble des earnings calls des 31 sociétés parmi les mieux valorisées du S&P 500 Financials1 que nous avons pu analyser. Zéro mention : un vide sidéral et un sujet inexistant pour Wall Street.
L’éveil des géants du bas de Manhattan pour les marchés de prédiction intervient au tout début de 2025. 13 mentions sont relevées dans les échanges analystes-dirigeants de 3 sociétés : Robinhood, Coinbase et Interactive Brokers. Un fait notable, mais pas exceptionnel, s’agissant de courtiers en quête de nouvelles classes d’actifs innovantes pour leur clientèle de boursicoteurs.
Fin 2025 marque le point de bascule. Au dernier trimestre, les marchés de prédiction sont mentionnés 49 fois par 6 sociétés distinctes, avant d’atteindre un sommet historique de 90 mentions au premier trimestre de cette année 2026.
9 sociétés ont jusqu’à présent été appelées à s’exprimer devant leurs analystes financiers sur leur stratégie en matière de marché prédictif. Cela représente 26% du panel que nous surveillons.
Cette hausse de l’intérêt, en un an, comparée aux mentions timides du T1 2025, est d’autant plus révélatrice qu’elle s’opère à contre-courant des autres tendances en matière de technologie financière2.
Là où la « tokenization » amorce un déclin (passant de 60 mentions au T4 2025 à 51 au T1 2026) et où les « stablecoins » stagnent après leur pic3, les marchés de prédiction s’imposent comme la nouvelle priorité thématique des analystes dans leur questionnement.
Saturer pour mieux régner
S’il est un acteur qui incarne cette tendance, c’est indubitablement Robinhood. Véritable baromètre de l’investisseur particulier, la plateforme californienne de Vladimir Tenev, aux 27,4 millions de clients actifs, a transformé un intérêt de niche en un désir de croissance massive.
Passant de seulement 3 mentions au T1 2025 à un volume spectaculaire de 36 mentions au T1 2026, la thématique des marchés de prédiction s’impose dans les échanges du néo-courtier avec sa trentaine d’analystes.
Ces derniers mois, la société s’est en effet préparée au lancement de sa coentreprise avec Susquehanna, baptisée Rothera. Avec Rothera, Robinhood parie sur une intégration verticale de la prédiction et entend bien participer à la consolidation d’un marché aujourd’hui encore largement fragmenté4. L’Américain considère que les marchés de prédiction n’en sont qu’à leurs débuts et qu’ils disposent d’un potentiel de croissance important du fait de leur diversification au-delà des événements sportifs.
Malgré un contexte réglementaire encore mouvant sur son marché domestique5, les produits de Robinhood liés aux marchés de prédiction ont connu une forte activité en avril, avec des volumes en passe d’atteindre environ les 3 milliards de dollars, un mois record.
Parier sur l’infrastructure
En amont de cette chaîne de valeur boursière, les spécialistes des infrastructures de marché ont également commencé à clarifier l’impact de la prédiction sur leurs activités, avec CME Group, Cboe et Nasdaq en fer de lance.
Pour ces trois acteurs majeurs, les marchés de prédiction ont été mentionnés 45 fois dans leurs earnings calls depuis le dernier trimestre de 2025, un niveau intéressant à comparer aux 54 mentions de Robinhood déjà considérables.
Ces géants dans leur domaine abordent les marchés de prédiction comme une extension stratégique et réglementée de leurs activités de produits dérivés traditionnels. Leur objectif est clairement de capter une nouvelle génération d’investisseurs en défendant une position de tiers de confiance renforcée par une conformité-armée.
CME Group utilise par exemple ces contrats d’événements6 comme un produit d’appel pour attirer la prochaine génération de traders aimantés par cette classe d’actifs.
De son côté, Cboe voit le prédictif comme une suite logique à ses produits d’options SPX. L’entreprise cible spécifiquement les contrats de type « tout ou rien »7 sur des indices financiers et économiques, déjà bien compris de nombreux clients.
Le Nasdaq, quant à lui, développe aussi des options d’événements binaires sur ses indices phares8. Son approche prudente du marché se concentre exclusivement sur des environnements régulés par la SEC.
Tous partagent le même objectif : offrir une protection maximale aux investisseurs. Et le succès semble déjà au rendez-vous de leur stratégie.
CME Group a gagné 150 000 nouveaux comptes créés spécifiquement pour trader ses produits de prédiction. Depuis leur lancement en décembre 2025, ce sont 220 millions de contrats qui ont été échangés. Fait notable, depuis la mi-mars, le spécialiste des produits dérivés constate que plus de 30% du volume se concentre désormais sur des contrats en dehors du sport faisant la part belle aux actions, aux crypto-monnaies ou encore à l’énergie9.
Du côté du Nasdaq, les premiers succès sont à retrouver du côté de l’innovation produit. L’opérateur boursier transforme le pari spéculatif en une sorte d’option d’entrée de gamme sécurisée. Avec des contrats dont le prix varie de 0,01 à 1 dollar, associés à cette logique « tout ou rien », le Nasdaq crée effectivement des instruments extrêmement accessibles, permettant à des investisseurs retail de s’exposer à des événements financiers avec un risque défini et limité, une caractéristique clé des marchés de prédiction que l’opérateur cherche à capter.
Pour conquérir le marché de la prédiction, ces opérateurs de marché misent aussi sur de très fortes barrières à l’entrée. Leur réputation, la résilience de leur infrastructure ainsi que leurs réseaux de distribution massifs, via des partenariats établis de longue date avec les plus grands courtiers, devraient les aider en toute logique à étouffer dans l’œuf les velléités d’une concurrence naviguant en zone grise réglementaire et à la réputation douteuse10.
Trop tôt, trop fort ?
Dans cet engouement pour la prédiction qui agite les discussions autour des résultats financiers du S&P 500 Financials, un nouvel acteur11 sort du lot avec une position nettement plus réservée. Il s’agit de Schwab, le géant de l’épargne américaine, riche des 12 000 milliards de dollars d’actifs de sa clientèle.
Dans ses prises de parole, Schwab est clair. L’entreprise se refuse à s’aventurer sur le terrain spéculatif des marchés prédictifs. Elle considère les contrats liés au sport, à la politique ou à la pop culture comme non alignés avec sa mission de création de richesse sur le temps long. Schwab ne veut pas de ces produits ressemblant au jeu de hasard, soulignant que les participants à ces marchés obtiennent généralement de bien mauvais résultats financiers.
Selon ses études internes et les retours de ses clients, Schwab observe que les marchés de prédiction figurent parmi les produits les moins demandés, a contrario de ce qu’observent Robinhood ou Coinbase sur leur propre clientèle. Les clients de Schwab préfèreraient donc encore à ce stade investir dans des produits financiers traditionnels pour optimiser leur vie financière, plutôt que d’adopter ces tous nouveaux formats.
Cela étant, dans les échanges que nous avons décortiqués, Schwab n’a pas fermé la porte aux marchés prédictifs. L’entreprise déclare suivre de près les avancées des produits binaires sur événements financiers en cours de développement chez les grandes bourses réglementées12. Si ces produits évoluent vers des instruments financiers plus structurés et que la demande client s’intensifie, Schwab affirme pouvoir les ajouter à sa plateforme de manière « assez directe ».
Jeu des possibles
Dans cette quête des marchés de prédiction, les earnings calls monitorés révèlent un écosystème divisé.
Certaines fintech voient dans la prédiction sans limite un levier pour attirer en masse une clientèle « plus joueuse ». A contrario, d’autres acteurs y voient un terrain miné, potentiellement explosif, où les contrats liés aux élections ou à la culture populaire les éloigneraient durablement d’une finance responsable.
Entre les deux, de nombreux acteurs de l’industrie bancaire et financière se questionnent. En s’appuyant sur des produits d’événements bien cadrés, standardisés, listés et sécurisés par des bourses partenaires, la finance traditionnelle pourrait bien, elle aussi néanmoins, tirer son épingle du jeu.
Une façon de se saisir d’une innovation sans renier ses valeurs. Une voie qu’elle emprunterait à la suite de Schwab.
SOURCES
1 Sous-indice du S&P 500 regroupant les sociétés du secteur financier cotées aux États-Unis (banques, assureurs, asset managers, infrastructures de marché).
2 Hors IA dont les mentions sont considérables dans les earnings calls surveillés.
3 Ces deux thématiques touchent néanmoins distinctivement un nombre plus important de sociétés parmi notre panel.
4 Une 20aine d’acteurs sérieux.
5 Aux États-Unis, Robinhood défend la position selon laquelle les produits des marchés de prédiction devraient être réglementés au niveau fédéral.
6 Connus sous la dénomination de « Event Contracts - Swap-based ».
7 On les qualifie aussi de binaires (Oui / Non).
8 Exemple : l’indice Nasdaq-100 va-t-il monter ou descendre ? Oui, Non.
9 Avec le broker FanDuel.
10 Les marchés de prédiction sont particulièrement « sensibles » aux délits d’initiés notamment.
11 11 mentions concernant les marchés de prédiction au T1 2026.
12 Cboe et Nasdaq particulièrement.