1. De la polarisation affective à la fin du compromis bipartisan
2. Don’t Look Up : le rôle de l’émotion dans notre capacité d’action collective
3. Comment a évolué le rapport des électeurs américains à la violence politique depuis l’attaque du Capitole ?
4. Du « Great Alignment » au « political sorting » : un phénomène de long terme
5. Des inégalités à la distance sociale : l’infrastructure de la polarisation
6. L’adhésion aux dirigeants autoritaires ? Que disent les sciences politiques ?
7. Les scénarios de l’après-Trump ?
8. De la polarisation affective à l’affaiblissement institutionnel
La perte d’influence américaine s’accélère. Effet Trump ? Oui, surtout chez les alliés, mais pas seulement. La tendance est ancienne, générale, et renvoie à un trait fondamental des cycles hégémoniques : le déclin d’une puissance ne se résume pas à une modification des rapports de force, il s’ancre dans une crise du modèle politique et institutionnel qui fonde sa légitimité.
CitationLa polarisation affective fonctionne comme une identité sociale : l'individu développe une hostilité fondée sur des critères moraux plus que politiques. L’échec électoral peut alors devenir insupportable et cela incite à transgresser les institutions. Le compromis bipartisan cesse donc d'être le mode de transaction politique prévu par les institutions. Pire, il est vécu comme une trahison identitaire, ce qui augmente son « coût électoral » : les élus sont de moins en moins incités à le pratiquer.
Synthèse
L’hégémonie américaine repose en réalité autant sur la puissance militaire, commerciale, technologique et financière que sur la capacité à produire des règles, et à donner à son modèle une portée universelle. Mickey et l’American Way of Life sont aussi importants que le dollar. La crise politique des États-Unis et l’érosion de leur influence internationale sont donc liées : leur interaction est une variable clé du scénario géopolitique mondial.
Or, la polarisation américaine a changé de nature. Ses racines remontent loin, aux recompositions politiques et sociales des années 1960. Les réseaux sociaux ont ensuite décuplé la rentabilité politique de cette polarisation, mais ils ne l’ont pas créée. Surtout, l’affrontement idéologique a muté en « polarisation affective » - l’adversaire n’est plus seulement porteur d’idées différentes, mais il est moralement condamnable. En 2022, 72% des républicains et 63% des démocrates jugeaient les sympathisants du parti opposé plus immoraux que les autres Américains, contre 47% et 35% en 2016. Dès lors, la compétition électorale se déplace vers la légitimité à gouverner, et le compromis est une trahison. Les transgressions institutionnelles sont acceptables, pour empêcher la victoire d’un adversaire devenu un ennemi existentiel...
Cette évolution ne signifie pas que tous les Américains sont devenus extrémistes. Elle résulte plutôt d’un long processus d’alignement des identités politiques, sociales et culturelles. En fait, les inégalités de revenus, de patrimoine et de territoire se sont emboîtées, et elles ne séparent plus seulement les niveaux de vie, mais les expériences de vie elles-mêmes. À partir de là, dans des sociétés ségrégées et endogames, les occasions de rencontrer les autres catégories sociales diminuent : l’inégalité élargie produit de la distance sociale, qui nourrit l’hostilité politique. La polarisation devient autoréalisatrice : chaque camp dispose de moins en moins d’expériences permettant de corriger l’image qu’il se fait de l’autre.
Cette polarisation réduit les possibilités de compromis. Le risque n’est plus dans la succession de programmes mais dans la remise en question de la légitimité à gouverner, et cela entretient la contradiction de l’économie politique contemporaine : les dépenses publiques augmentent – défense, vieillissement, transition énergétique, protection sociale – tandis que l’endettement limite les marges budgétaires. Mais la dérive budgétaire résulte aussi de l’incapacité à choisir entre des demandes sociales concurrentes, et à légitimer les coalitions qui arbitrent. L’endettement devient en fait une manière de différer les choix que la société ne parvient plus à faire, et la crise de la dette est aussi une crise de la légitimité politique.
La polarisation est un point de rencontre entre économie, politique et géopolitique. Elle fragilise la continuité des politiques publiques, la capacité à absorber les chocs, et la prévisibilité de la 1re puissance mondiale. Au-delà des midterms, la question est donc celle de la reconstruction du compromis démocratique. Surtout, les mois à venir permettront de voir si l’électorat sanctionne la conflictualité, ou s’il continue de demander à chaque camp de radicaliser son usage du pouvoir. Dans le premier cas, un cycle de compromis serait possible, et on entrerait dans une phase de dépolarisation. Dans le second, les États-Unis testeraient une configuration institutionnelle nouvelle : une démocratie électoralement compétitive, mais où chaque alternance questionne les frontières du pouvoir présidentiel, voire, les règles du régime.