La montée en puissance des importations chinoises ne se limite plus aux produits à faible valeur ajoutée. Électronique, véhicules, pharmacie, équipements industriels : la Chine gagne du terrain sur des secteurs stratégiques et monte progressivement en gamme. Pour la zone euro, l’enjeu dépasse le simple déséquilibre commercial : il touche désormais à la compétitivité, à la souveraineté industrielle et à la capacité de préserver ses positions sur ses propres marchés.
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CitationLa progression des valeurs moyennes unitaires révèle une montée en gamme des produits chinois, qui crée une menace directe pour les entreprises européennes sur leurs créneaux de spécialisation plus haut de gamme, traditionnellement habituées à reléguer les produits en début de chaîne de valeur à des entreprises chinoises.
Depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001 et jusqu’à la crise sanitaire du Covid en 2020, le développement des échanges entre la Chine et la zone euro était marqué par une tendance croissante à la fois des flux entrants et des flux sortants : un taux de croissance annuel moyen des exportations de la zone euro vers la Chine de 10,6% contre 9,4% pour les importations (pour la période 2002-2020). En valeur, les exportations sont passées de 29,8 Mds € à 181,4 Mds €, tandis que les importations sont passées de 61,8 Mds € à 313,2 Mds €.
Depuis 2020, une nouvelle tendance se dessine : la balance commerciale chinoise explose, et ce en raison d’un effet ciseau. D’une part, les importations de la zone euro en provenance de Chine continuent d’augmenter – avec un taux de croissance annuel moyen légèrement inférieur à la période précédente (7,6% sur la période 2021-2025). D’autre part, et pour la première fois, les exportations de la zone euro vers la Chine reculent : la tendance observée sur la période 2002-2020 se retourne avec un taux de croissance moyen de -0,46 % sur la période 2021-2025.
Quelles sont les évolutions qui expliquent un tel décrochage des exportations et l’envolée des importations de la zone euro depuis la Chine ? Quels sont les produits et secteurs les plus affectés par la montée en puissance des importations en provenance de la Chine ?
Confrontées à une pression concurrentielle plus forte sur le marché domestique, les entreprises européennes voient également leur compétitivité diminuer sur le marché chinois face aux entreprises locales, subventionnées et protégées.
La zone euro importe notamment de l’électronique (produits informatiques et optiques inclus), des équipements électriques, des produits de l’industrie chimique, de l’habillement, des véhicules et autres moyens de transport, ainsi que des produits métalliques, en caoutchouc et en plastique.
Sur la période 2002-2020, la croissance des importations en provenance de Chine s’explique par la très forte hausse des importations de produits électroniques (+451%, de 19 Mds € à 107 Mds €), des produits électriques (+476%, de 6 Mds € à 36 Mds €) et des produits de l’industrie chimique (+637%, de 1,8 Md € à 13 Mds €). Les autres produits enregistrent également de très fortes croissances (entre +158% pour l’habillement et +2 497% pour les véhicules), mais les valeurs sont plus faibles.
Sur la période 2021-2025, les trois secteurs – électronique, électrique, chimique – qui ont tiré la croissance sur les deux décennies précédentes continuent de dominer en valeur, mais les importations ralentissent fortement (respectivement de 6%, 100% et 121%), tandis que de nouveaux secteurs s’imposent avec des croissances très fortes et un montant total d’importations se rapprochant des secteurs historiques : les produits de l’industrie pharmaceutique (+319%, 20,6 Mds € d’importations en 2025), et les véhicules (+253%, pour un montant total de 22,4 Mds €). Ces secteurs ont émergé à grande vitesse, rattrapant même en valeur les produits métalliques et ceux de l’industrie chimique, qui étaient pourtant, cinq ans plus tôt, plus de deux fois supérieurs en valeur totale.
Les taux de croissance annuel moyens (TCAM) des importations des principales industries montrent clairement la forte progression des véhicules, dont la croissance sur chacune des périodes a été la plus forte, avec une accélération depuis le Covid, consécutive à l’émergence de nouvelles marques proposant des véhicules électriques plus compétitifs que les alternatives européennes ou américaines. L’autre domaine, dont l’expansion est particulièrement marquée, est l’industrie pharmaceutique, la Chine ayant fait de la recherche pharmaceutique l’un de ses objectifs principaux de développement, pour sortir de sa position de fournisseur de génériques et être capable de s’imposer comme un leader mondial du secteur. Cet essor constitue un enjeu central de souveraineté pour les pays européens, dont la part de marché mondiale chute (sur la fabrication de petites molécules chimiques, elle est passée de 48% en 2014 à 30% en 2024, dépassée par la Chine à 35%).
En ajustant la valeur des importations avec leur unité de poids, on obtient la valeur unitaire qui est en forte hausse pour les produits pharmaceutiques et pour les véhicules, dépassant largement la croissance des valeurs unitaires de l’électronique. Les produits de l’industrie électrique enregistrent également une progression de leur valeur unitaire. Les autres véhicules, malgré une forte volatilité, sont sur une trajectoire croissante de prix. Cette progression des valeurs moyennes unitaires révèle une montée en gamme des produits chinois, qui crée une menace directe pour les entreprises européennes sur leurs créneaux de spécialisation plus haut de gamme, traditionnellement habituées à reléguer les produits en début de chaîne de valeur à des entreprises chinoises (ou d’autres pays avec une main-d’œuvre et une fiscalité plus avantageuses).
On constate d’abord que les importations de produits électriques se distinguent, avec des prix moyens et des quantités moyennes les plus élevés (les échelles sont en logarithmes pour une question de visibilité).
La question qui se pose est la suivante : la capacité productive européenne a-t-elle été affectée par la hausse des importations chinoises ? Nous tâchons d’y répondre en concentrant notre analyse sur les produits pharmaceutiques, électroniques et sur les véhicules et affiliés.
La production de produits pharmaceutiques dans la zone euro excède encore très largement les importations en provenance de Chine sur la période 2021-2024. Entre 2021 et 2024, la production européenne a fluctué autour d’une valeur moyenne de 65 Mds € (tirée par un pic à 90 Mds € en 2022), tandis que les importations chinoises sont restées relativement stables aux alentours de 8,4 Mds €. Pourtant, le détail des deux sous-catégories de produits (produits de base vs préparations) révèle une situation légèrement différente.
Le secteur des préparations représente entre 86% et 91% de la valeur créée par l’industrie pharmaceutique européenne et les importations chinoises dans le domaine sont en baisse, tandis que la production reste stable. En revanche, dans les produits de base, les importations chinoises augmentent plus rapidement que la production européenne (le ratio importations/production passe de 0,6 à 0,88). Cette hausse des importations chinoises s’accompagne également d’une baisse de la production européenne en quantité (de 493 millions d’unités produites en 2021 à 243 millions en 2024), compensée néanmoins par une montée des prix, qui permet à la production d’augmenter en valeur, de 6,7 Mds € à 8,3 Mds € sur la même période. Les produits chinois semblent donc pousser les entreprises européennes à monter en gamme afin de compenser le recul de leur production.
Les produits électroniques représentent le principal poste d’importations des pays de la zone euro en valeur (128 Mds € en moyenne sur la période). La dynamique de production de la zone euro ne parvient pas à rattraper les importations chinoises (ratio importations/production en hausse entre 2021 et 2023), malgré un effet ciseau en 2024 avec une baisse des importations et une hausse de la production.
Les principaux postes de produits électroniques importés en valeur sont : les ordinateurs et équipements liés (environ 40 Mds € d’importations par an), les équipements de communication (35 Mds €/an), les composants électroniques (23 Mds €/an) et l’électronique grand public (11 Mds €/an). Or, dans ces quatre catégories, les importations excèdent très largement la production européenne, et, malgré la montée en valeur de la production européenne, la Chine semble indispensable à la zone euro.
À l’exception des produits pour le grand public, où la production européenne s’est accrue tandis que les importations diminuaient, la réduction du ratio importations/production observée s’explique par une baisse des importations chinoises, tandis que la production européenne reste relativement stable, traduisant une potentielle recomposition des fournisseurs de la zone euro, soit pour des questions de compétitivité, soit afin de réduire la dépendance vis-à-vis des entreprises chinoises.
En ce qui concerne les ordinateurs et les équipements de communication, le recul de production est plus important en quantité qu’en valeur (respectivement -15,4% en quantité contre -11,8% en valeur pour les ordinateurs et liés et -31,6% contre -33,7% pour les équipements de communication). Sur les composants électroniques, le recul en quantité (-19,7%) est compensé par une montée en valeur, car le montant de la production reste relativement stable (-1,8%). Enfin, les produits grand public bénéficient d’une forte montée en valeur contre une très forte baisse de la quantité produite (-55,3%), ce qui traduit une hausse particulièrement marquée des valeurs moyennes unitaires dans cette catégorie.
La zone euro est en revanche confrontée à une montée en puissance de la Chine sur les instruments d’optique, alors que sa production a reculé en volume (-13,4% sur la période) et en valeur (-4,7%) et que les importations chinoises augmentent fortement (+28,6%). La zone euro est passée d’une production cinq fois supérieure à ses importations à une production seulement 1,25 fois plus élevée.
Les importations de véhicules et produits liés sont en forte augmentation depuis 2020, tirées par les ventes d’automobiles et de produits liés, en croissance forte en 2023 et 2024. Les composants et accessoires de véhicules représentent également une forte part des importations de la zone euro, où ces composants entrent dans les chaînes européennes de transformation et de production de véhicules. La tendance depuis 2021 montre que les ventes de voitures prennent le pas sur les ventes de composants (27,5% contre 7,2%), ce qui constitue un signal de l’émergence de fabricants chinois.
Si la valeur de la production de la zone euro excède largement la valeur des importations pour toutes les catégories (avec un facteur entre 5 et 40), ce sont les bateaux et le matériel aérien chinois qui exercent une forte pression sur les producteurs européens, dont les quantités produites reculent respectivement de 40,4% et 60,7%.
Le ralentissement de la production européenne (de -0,7% pour le maritime et -8,4 % pour l’aérospatial) est d’autant plus marqué que les importations progressent fortement (respectivement de 7,8% et 24,9%). Si, dans le secteur maritime, la zone euro parvient à compenser le recul de sa production par une hausse de la valeur des biens vendus, le secteur aérospatial est touché directement par la concurrence chinoise, dont l’industrie parvient à fournir des alternatives aux matériels européens (par exemple avec des avions de ligne) à des prix plus compétitifs, en créant aussi de la concurrence sur les marchés.
Notre opinion
Si les produits chinois qui pénètrent le marché unique européen montent progressivement en gamme, les entreprises chinoises conservent néanmoins d’importants avantages compétitifs, liés notamment aux subventions publiques, à des coûts salariaux plus faibles et à un taux de change sous-évalué. Dans un contexte de renforcement de la protection du marché américain sous l’administration Trump, l’Europe apparaît comme une destination privilégiée par la Chine pour écouler ses capacités excédentaires. La Commission européenne surveille ainsi de près toute hausse des importations qui s’accompagnerait d’une baisse des prix, susceptible de signaler des pratiques de dumping. Cette vigilance accrue autour de la protection du marché unique gagne du terrain parmi les États membres et pourrait conduire à un durcissement prochain des mesures de sécurité économique.