Au-delà du discours politique, les dessous de la smicardisation

Au-delà du discours politique, les dessous de la smicardisation

En résumé

Alors que le nouveau Premier ministre a fait état de sa volonté de « désmicardiser la France » dans son discours de politique générale, qu’en est-il réellement de la situation du pays ? Les Français sont-ils largement smicards ? Quelle réalité derrière ce message ? Tout d’abord, force est de constater que la proportion de salariés rémunérés au SMIC a augmenté ces dernières années en France, sous l’effet de différentes causes. Le salaire minimum y apparaît toutefois relativement élevé en proportion du salaire médian. En outre, l’inflation a été forte sur la période récente, avec une inflation ressentie probablement encore plus importante. De ce fait, malgré l’accélération des salaires nominaux depuis 2022, le pouvoir d’achat des salaires a diminué en moyenne par rapport à la période pré-pandémique, et sans doute davantage en termes ressentis.

D’après la Dares, la proportion de salariés bénéficiant des hausses du SMIC au 1er janvier a atteint plus de 17% en 2023 (soit 3,1 millions de personnes), contre 12% en 2021, et moins de 10% en 2010. Cette proportion avait cependant aussi été élevée par le passé (plus de 16% en 2005). Elle se révèle par ailleurs plus faible pour les seuls salariés à temps complet (environ 12% au 1er janvier 2023).

Les causes de la hausse récente de la part des salariés rémunérés au SMIC sont multiples. Le mécanisme d’indexation automatique du SMIC sur l’inflation et le processus de négociations salariales en France en sont les premières. Les salaires ne sont plus indexés sur l’inflation, à l’exception du SMIC, revalorisé automatiquement chaque année selon une formule prenant en compte l’inflation hors tabac des ménages du premier quintile de la distribution des niveaux de vie, et en cours d’année si celle-ci excède 2% par rapport à la dernière revalorisation. À la suite d’une revalorisation (elles ont été nombreuses sur la période récente, compte tenu du niveau élevé de l’inflation), le SMIC rattrape, voire dépasse, certains salaires minimums de branches professionnelles. Ce processus a donc pour conséquence immédiate une hausse du nombre de salariés rémunérés au niveau du SMIC. À moyen terme, la revalorisation du SMIC devrait toutefois entraîner dans son sillage une hausse plus généralisée des salaires du bas de la distribution, avec une hausse des minima conventionnels de branche au terme de négociations salariales entre partenaires sociaux1. Le résultat n’est toutefois pas garanti, car rien n’oblige les partenaires sociaux à établir les nouveaux salaires minimums nettement au-dessus du SMIC. Le timing n’est lui non plus pas assuré : si les minima se retrouvant sous le SMIC doivent être relevés pour être « conformes », le processus de négociation salariale peut prendre un certain temps avant d’aboutir. Les revalorisations récentes du SMIC se sont ainsi traduites à court terme par un tassement vers le bas de la distribution des salaires.

D’autres facteurs ont également pu contribuer à un tassement de la distribution des salaires au niveau du SMIC. Comme nous l’avions déjà souligné dans une précédente note, les créations d’emplois sur la période récente se sont traduites par une nette hausse du taux d’emploi en France, reflétant l’intégration dans l’emploi de personnes qui étaient ou auraient été auparavant éloignées de l’emploi (inactivité ou chômage). Une des conséquences directes est la baisse de la productivité moyenne, mais aussi celle du salaire moyen, ces personnes étant dans des emplois moins productifs que la moyenne, du fait de leur qualification ou de leur secteur d’appartenance. Ce passage au statut « en emploi » n’est pour autant pas dommageable pour ces individus, ni plus globalement pour le pays. Par ailleurs, les dispositifs d’exonération de cotisations sociales mis en place sur les bas salaires ont aussi pu faire stagner certains salaires au voisinage du SMIC. Ces dispositifs qui existent depuis les années 1990 en France ont vu leur forme évoluer au cours du temps, mais ils offrent globalement un allègement maximal de cotisations patronales au niveau du SMIC, qui décroît avec le salaire pour finalement s’annuler à un certain niveau. Ils seraient bénéfiques pour l’emploi des personnes non qualifiées, ce qui est validé à la fois théoriquement et empiriquement. Cet effet positif sur l’emploi a toutefois un revers : ces mesures désincitent les employeurs à augmenter les salaires de leurs salariés proches du SMIC, puisque cette hausse se traduirait par une augmentation encore plus forte du coût du travail, du fait de la perte d’allègements de cotisations sociales. Cet effet existerait empiriquement mais serait faible. Les recommandations sont généralement d’établir le point de sortie du dispositif à 1,6 SMIC (Conseil d’analyse économique), ce qui n’est pas pleinement le cas du dispositif actuel, dont certains allègements portent jusqu’à 2,5 voire 3,5 SMIC ; cela a toutefois l’avantage de limiter les effets de seuil à proximité immédiate du SMIC.

Si la hausse du nombre de salariés rémunérés au SMIC n’est a priori pas une bonne nouvelle, elle peut refléter, comme on l’a vu, des emplois plus inclusifs. En outre, la France a un salaire minimum (le SMIC) relativement élevé en proportion du salaire médian, par rapport aux pays proches et comparables. D’après Fipeco, le salaire minimum représente ainsi 61% du salaire médian en France en 2022, contre 53% en Allemagne, 50% en Espagne et 41% en Belgique (l’Italie n’a pas de salaire minimum national). Les salariés au salaire minimum auraient donc un revenu relativement correct en France.

Entre janvier 2020 et janvier 20242, soit sur quatre ans, l’inflation cumulée en France s’élève à près de 15% au sens de l’indice des prix à la consommation (Insee). Si la France n'est pas le pays européen qui a connu la plus forte inflation3, cette inflation cumulée reste très importante, notamment au regard de l’inflation de la décennie 2010 (environ 12% en dix ans). L’inflation ressentie, qui peut s’éloigner de l’inflation mesurée par l’Insee, a sans doute été encore plus forte. En effet, les ménages sont davantage marqués par les hausses de prix, et lorsque les prix qui augmentent le plus fortement sont ceux des produits du quotidien, à fréquence d’achat élevée, l’inflation ressentie tend à être plus importante4. Sur la période récente, l’inflation a justement été supérieure à l’inflation moyenne pour l’alimentation (+25,3% entre janvier 2020 et janvier 2024), et dans une moindre mesure pour les carburants (+18% pour le gazole entre janvier 2020 et décembre 2023, dernières données disponibles).

Les salaires nominaux ont pour leur part fortement accéléré à partir de 2022, mais avec retard sur les prix. Le salaire mensuel de base (SMB), qui correspond au salaire brut hors primes et rémunérations des heures supplémentaires, a augmenté de plus de 11% entre le quatrième trimestre 2019 et le troisième trimestre 2023 (Dares, dernières données disponibles). Malgré cette hausse substantielle, le pouvoir d’achat des salaires a été rogné du fait de la forte inflation, avec une baisse de l’ordre de 1,5% pour le SMB sur la période. Cette baisse en termes réels n’est toutefois pas uniforme le long de la distribution des salaires, avec une légère hausse sur la période pour le SMIC (2%), tandis qu’en moyenne les salaires plus élevés ont perdu en pouvoir d’achat5. À noter toutefois que le SMB exclut des éléments de rémunération qui ont pu par ailleurs soutenir le pouvoir d’achat des revenus des salariés, comme la rémunération des heures supplémentaires ou les primes. La prime exceptionnelle de pouvoir d’achat (Pepa) jusqu’en 2022 et celle de partage de la valeur (PPV) ensuite y auraient en particulier contribué sur la période.

Notre opinion – Au-delà de la dimension humaine et sociale de la protection des plus vulnérables, la préservation du pouvoir d’achat des salariés au niveau du SMIC sur la période récente a été bénéfique. Ce sont en effet les ménages à faibles revenus qui ont le plus durement subi l’inflation, avec une part de l’énergie et de l’alimentation plus élevée dans leur consommation. Ces ménages sont aussi ceux qui consomment le plus en proportion de leur revenu.

Les salaires moyens devraient voir leur pouvoir d’achat décoller dans les prochains trimestres, alors que leur hausse reste importante et que l’inflation fléchit sensiblement. L’inflation au sens de l’IPC a ainsi diminué à +3,1% en glissement annuel en janvier 2024 d’après l’estimation provisoire de l’Insee, soit une nette baisse par rapport à décembre où elle s’élevait à +3,7%.

L’idée derrière le discours politique n’est pas seulement celle de rendre du pouvoir d’achat aux Français, mais bien aussi de redonner de la valeur au travail, en valorisant le mérite et les efforts fournis par ceux qui travaillent. Il est vrai que la mobilité intergénérationnelle des revenus est relativement faible en France, si on en croit les travaux récents de l’Institut des politiques publiques. Cela s’expliquerait notamment par des inégalités d’accès à l’enseignement supérieur d’après les auteurs, ce qui pourrait être une piste de travail pour le gouvernement.

 

  1. Voir notamment « Les négociations de salaire dans le contexte de la hausse de l’inflation », Bulletin de la Banque de France n°245/6 (mars-avril 2023).
  2. Basé sur l’estimation provisoire de l’Insee pour janvier 2024.
  3. Voir notre article récent sur l’inflation « France – Une inflation toujours élevée en 2023, des chiffres annuels à relativiser ».
  4. Voir « L’inflation perçue », Économie et Statistique n°447, Insee (2011).
  5. Voir notamment « Les salaires dans le secteur privé en 2022, Une nette baisse du pouvoir d’achat, hormis au niveau du SMIC », Insee première n° 1971 (Novembre 2023).
Au-delà du discours politique, les dessous de la smicardisation

Au-delà de la dimension humaine et sociale de la protection des plus vulnérables, la préservation du pouvoir d’achat des salariés au niveau du SMIC sur la période récente a été bénéfique. Ce sont en effet les ménages à faibles revenus qui ont le plus durement subi l’inflation, avec une part de l’énergie et de l’alimentation plus élevée dans leur consommation. Ces ménages sont aussi ceux qui consomment le plus en proportion de leur revenu.

Marianne PICARD, Economiste - France, Belgique et Luxembourg