Après deux décennies de relative prospérité, la stratégie allemande fondée sur le libre-échange et son intégration dans les chaînes de valeur internationales est confrontée à une fragmentation géoéconomique croissante, la rivalité sino-américaine, la course aux technologies bas carbone et la transition énergétique de l’industrie. Ce nouveau cadre a modifié les déterminants de la compétitivité industrielle de l’Allemagne face à une Chine de plus en plus conquérante, qui monte en gamme et menace les avantages comparatifs de son industrie.
CitationSi l’Allemagne conserve néanmoins de nombreux atouts dans les activités les plus sophistiquées technologiquement, la concurrence chinoise exerce une pression croissante non seulement sur les secteurs industriels standardisés, mais aussi sur les créneaux de spécialisation plus haut de gamme.
Après deux décennies de relative prospérité, la stratégie allemande fondée sur le libre-échange et son intégration dans les chaînes de valeur internationales est confrontée à une fragmentation géoéconomique croissante, la rivalité sino-américaine, la course aux technologies bas carbone et la transition énergétique de l’industrie. Ce nouveau cadre a modifié les déterminants de la compétitivité industrielle de l’Allemagne face à une Chine de plus en plus conquérante, qui monte en gamme et menace les avantages comparatifs de son industrie.
Pendant les deux premières décennies de ce siècle, les relations économiques entre l’Allemagne et la Chine ont reposé sur une logique de complémentarité. L’industrie allemande exportait des biens d’équipement, des machines-outils, des véhicules haut de gamme ou de la chimie spécialisée, tandis que la Chine s’intégrait progressivement dans les chaînes de valeur allemandes et fournissait des biens manufacturés à coûts réduits. Ces évolutions ont permis à l’Allemagne de renforcer sa compétitivité-coût et de gagner des parts de marché dans les échanges mondiaux et de consolider ses positions dans plusieurs secteurs industriels stratégiques. Les échanges commerciaux entre l’Allemagne et la Chine ont ainsi fortement progressé, l’Allemagne ayant bénéficié d’un excédent commercial vis-à-vis de la Chine sur toute la décennie 2010.
Cette relation s’est toutefois transformée. La montée en gamme de l’appareil productif chinois a progressivement réduit les avantages comparatifs allemands. La compétitivité chinoise ne repose plus uniquement sur des coûts faibles, mais aussi sur la technologie et l’innovation, ses capacités industrielles et des économies d’échelle. Depuis la période post-pandémique, les exportations allemandes vers la Chine reculent, tandis que les importations en provenance de Chine continuent de progresser. L’Allemagne fait désormais face à une double difficulté : la perte de parts de marché en Chine et l’intensification de la concurrence chinoise sur les marchés tiers, y compris en Europe.
Cette évolution pèse sur la production manufacturière allemande. Depuis 2018, celle-ci a connu une phase de stagnation puis de recul, sous l’effet combiné du ralentissement de la demande mondiale, de la crise énergétique, d’un coût du capital plus élevé et de difficultés structurelles telles que le manque d’investissements numériques, la faiblesse des gains de productivité ou la raréfaction de la main-d’œuvre. La concurrence chinoise accentue ces fragilités. Certains secteurs, notamment l’électronique, l’optique ou plusieurs segments liés à l’automobile, sont particulièrement exposés à la progression des importations chinoises.
L’emploi industriel a jusqu’ici mieux résisté en Allemagne que dans d’autres économies avancées, grâce à la spécialisation allemande, à la qualité du dialogue social et à l’intégration des chaînes de valeur européennes. Toutefois, plusieurs secteurs commencent à réduire leurs effectifs, notamment les composants automobiles, les cellules photovoltaïques, l’électronique grand public et la métallurgie. En revanche, les activités liées à l’automatisation, aux logiciels industriels, aux équipements médicaux et aux machines spécialisées continuent de créer des emplois qualifiés.
Du point de vue chinois, cette évolution est le résultat d’une stratégie industrielle de long terme soigneusement pensée. Depuis les réformes engagées à partir de 1978, puis renforcées par les plans quinquennaux successifs et le programme « Made in China 2025 », Pékin a soutenu la montée en gamme de son industrie, l’innovation technologique et la sécurisation de ses chaînes d’approvisionnement. Cette stratégie, appuyée par des investissements massifs, des subventions importantes et une forte coordination publique, explique l’émergence de concurrents chinois dans des secteurs autrefois dominés par l’Allemagne.
Pour l’Allemagne, la concurrence chinoise n’est cependant pas uniforme. Dans l’électronique, les équipements électriques, les batteries, le photovoltaïque ou les véhicules électriques, elle est particulièrement intense et menace directement la production domestique. La quasi-disparition de l’industrie photovoltaïque allemande illustre ce risque. Les constructeurs chinois gagnent également du terrain dans les véhicules électriques grâce à leurs innovations et à leurs capacités industrielles. En revanche, l’Allemagne conserve encore des positions solides dans les équipements industriels complexes, les machines spécialisées, l’automatisation, les biens d’équipement haut de gamme et certaines branches de la chimie spécialisée.
Si l’Allemagne conserve néanmoins de nombreux atouts dans les activités les plus sophistiquées technologiquement, la concurrence chinoise exerce une pression croissante non seulement sur les secteurs industriels standardisés, mais aussi sur les créneaux de spécialisation plus haut de gamme. L’objectif consiste à préserver et à développer les segments à forte valeur ajoutée dans lesquels l’industrie allemande dispose encore d’avantages compétitifs. Pour ce faire, l’Allemagne peut encore s’appuyer sur des atouts considérables : une base industrielle diversifiée, une forte capacité d’innovation, un tissu dense d’entreprises très spécialisées et une solide réputation internationale. Cela nécessite aussi des politiques ciblées et volontaristes pour accompagner cette transformation, notamment à travers le soutien aux semi-conducteurs, aux batteries, à l’hydrogène, aux technologies décarbonées et à la numérisation. Le fonds KTF1 constitue l’un des principaux instruments de cette stratégie de transformation industrielle pour adapter l’appareil productif à un environnement international plus concurrentiel et plus fragmenté.
- Klima- und Transformationsfonds : fonds spécial du budget fédéral allemand destiné à financer la transition énergétique et la modernisation de l’économie.