Au tournant des années 2000, l’Allemagne était considérée comme « l’homme malade » de la zone euro. Confronté à un chômage élevé, à une croissance atone et à des finances publiques fragilisées par le coût de la réunification, le pays semblait voué à un lent déclin relatif. Pourtant, en l’espace d’une décennie, il est parvenu à se réinventer pour devenir la principale locomotive économique de l’Europe.
Dans un pays où la prospérité est intimement liée à la compétitivité de son industrie (21% du PIB allemand, contre 9,7% en France), le rétablissement de cette dernière s’est imposé comme une priorité stratégique. C’est dans cette optique que le gouvernement de Gerhard Schröder a lancé un vaste programme de réformes, connu sous le nom d’« Agenda 2010 ». Les lois Hartz, complétées par une réforme des retraites, une baisse des charges patronales et une politique de modération salariale, ont accru la flexibilité du marché du travail et contribué au redressement de l’économie allemande. Pour autant, ce succès ne saurait être attribué aux seules réformes du marché du travail, l’Allemagne ayant également bénéficié d’un contexte favorable. La spécialisation sectorielle de l’industrie allemande dans l’automobile haut de gamme et les biens d’équipement intermédiaires a parfaitement répondu à l’explosion de la demande des pays émergents, Chine en tête, avec des besoins en investissement énormes et l’émergence d’une classe moyenne aisée, friande de grosses berlines « made in Germany ». Toute l’industrie, et particulièrement les secteurs les plus énergivores comme la chimie et la sidérurgie, ont profité d’un accès à une énergie bon marché, notamment du gaz en provenance de Russie (55% du gaz consommé). Ensuite, après la chute du « rideau de fer », la réunification (1990) a mis à disposition une main-d'œuvre de l'ex-Allemagne de l'Est, abondante, peu qualifiée et bon marché. Les réformes Hartz ont institutionnalisé cette opportunité via les mini-jobs et midi-jobs – des emplois marginaux, faiblement rémunérés, aux horaires flexibles et à la couverture sociale limitée. Ces dispositifs ont permis d'employer massivement cette main-d'œuvre des nouveaux Länder, notamment dans le secteur des services. L’élargissement de l’Union européenne à l’Est a également permis aux industriels allemands de développer une chaîne de sous-traitance à bas coût en Europe centrale. À ces facteurs, se sont ajoutés des atouts structurels : un dialogue social de qualité, un capitalisme rhénan tourné vers le long terme et des écosystèmes régionaux performants articulés autour du Mittelstand. La réussite allemande apparaît ainsi comme le produit d’un modèle économique cohérent, ancré dans l’histoire et la culture du pays et porté par des vents favorables.
CitationNéanmoins, depuis le début des années 2020, ce modèle montre des signes d’essoufflement. Fragilisés par une succession de chocs, les principaux piliers de l’économie allemande se fissurent progressivement, remettant en question les fondements mêmes de sa réussite passée.
L’invasion de l’Ukraine a mis fin à l’un des avantages compétitifs de l’industrie allemande, à savoir l’accès à un gaz russe abondant et peu coûteux. Dans le même temps, l’automobile, fleuron historique de l’industrie allemande, traverse une crise profonde dont les répercussions s’annoncent considérables pour l’emploi dans une filière qui fait vivre près de 8,5 millions de personnes. Longtemps dominants sur le segment des motorisations thermiques, les constructeurs allemands ont tardé à prendre le virage du véhicule électrique, laissant émerger de nouveaux concurrents, notamment chinois, qui ont rapidement gagné des parts de marché sur un segment en croissance. Par ailleurs, la montée des tensions géopolitiques et le ralentissement de la mondialisation fragilisent une économie dont le modèle de croissance repose largement sur les exportations (44% du PIB). Longtemps tractée par le dynamisme des marchés mondiaux, l’Allemagne doit désormais composer avec une Chine devenue un redoutable concurrent plus qu’un débouché commercial, tandis que les États-Unis renforcent leur protectionnisme, avec l’instauration de barrières tarifaires. Enfin, malgré ses performances économiques passées, l’Allemagne a insuffisamment investi dans ses infrastructures, la transition numérique et l’innovation. L’investissement privé demeure inférieur à son niveau d’avant la crise financière de 2008 et la culture de l’orthodoxie budgétaire, incarnée par le « frein à l’endettement », a longtemps bridé l’investissement public.
Finalement, les ressorts qui ont fait le succès allemand pendant deux décennies appartiennent au passé. L’ère du gaz russe bon marché, de la mondialisation heureuse et des rentes liées à sa spécialisation industrielle est révolue. Mais l’Allemagne conserve des fondations solides : une base industrielle puissante, un capital humain de grande qualité, un potentiel d’innovation et des moyens financiers d’investir dans son avenir. Après avoir été l’homme malade de l’Europe puis son moteur, l’Allemagne doit désormais relever un nouveau défi : penser la rupture pour réinventer les fondements de sa puissance dans un monde profondément transformé.